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University of Toronto
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LE COÎ^TE DU TONNEAU
T L E C O N T E
TONNEAU,
Contenant tout ce que les ARTS, & les SCIENCES
Ont de plus SUBLIME,
Et de plus MYSTERIEUX;
Avec plusieurs autres Pieces très- çurieufes.
Par J o K x^y n am S v/ î f t>
Doïen de St. Patrick en Irlande» Traduit de i'Anglois, rOMB P RE Mi EU ^0$^^
ChezîIENRI SCHEURLEElb
M. DCC. XXXII.
A U
TRES NOBLE
ET PUISSANT SEIGNEUR
ADRIEN PIERRE
BARON de HINOJOSA,
PRESIDENT DE LA COUR DMOLLANDE, ZEELAN- DE, ET DE WESTFRISE;
&c. &c. &c.
t Nf
^^^4'^^OBLE ET PUISSANT SEIGNEUR,
Offrir à quelqu'un ce que
la Nation du Monde la plus
fpirituelle & la plus fcnfée a
'' 2 pro-
DEDICACE.
produit de plus judicieux & de plus délicat, c^eû fuppofer in- dubitablement en celui à qui on le dédie beaucoup de Penetra- tion & de grandes Lumières.
Cette Vérité , Nol;/c 8? Puif Jant Seigneur ^ me m^eneroit na- turellement aux Eloges qui font dus à Vos belles Quali- tés, fij^étois alîe:z imprudent pour me livrer au Zèle que je me iens pour tout ce qui eft efcimable en Vous.
Nous vivons dans un Siè- cle , où le vrai Mérite doit confiderer comme une Infulte les Louanges , qui ne font qu'^enfîer un Difcours fans lui donner le moindre Corps; & qui, à force d'être appliquées
in-
DEDICACE.
indifféremment à toutes fortes d^Objets 5 ont perdu Je droit de fignifier quelque chofè.
Quand même les EJoges feroient aufTi rares que les Vertus dont ils devroient être naturellement la Récompenfe ; je ferois inconfideré , fî je me donnois les Airs d'entrepren- dre Votre Panégyrique. Je n'ai pas afîez de Vanité , pour croi- re que m.on Approbation fbit de niveau avec Votre Mérite; &je fiiis trop vain, pour vouloir pafîer dans le Monde pour le Plagiaire de la Voix publique..
Je me contente. Noble 6?
Puïjjant Seigneur , de Vous
prier de recevoir avec Votre
Bonté ordinaire cette foible
"" 3 Mar-
DEDICACE.
Marque de mon Dévoûment : & 5 en implorant Votre Bien- veillance, je fbuhaite que cet Ouvrage puiiîe contribuer à vous délalîer agréablement FEfprit 5 quand il efî: fatigué des Peines infinies que Vous vous donnez fans relâche5pour fauver les Biens^ PHonneur, & la Vie des Hommes, de cette Mer orageufè de Chicanes, qui inondent les Tribunaux.
Je fiiis avec un très-profond Reipeft,
Noble ^ Pitijfant Seigneur^
VOTRE
très-humblc & très-obcïfiant Serviteur,
n. SCIIEURLEER.
PRE-
A>iU ^i^ *?!■=• ^ viv *^^ ^«^ • <«^ *^v ^i*- iMlf' ^f' »*i<fc
PREFACE
D U
TRADUCTEUR.
l^i^î^IWil jamais Livre a eu befoin S S ^i ^'une Préface , j'ofe dire que P^T^^^ ceft celui-ci. 11 ell vrai, '^^'^-^^ qu'il efl déjà tout chargé de toutes fortes de Difcours préliminaires j mais, ce n'eft nullement dans le defleia de nous faire entrer dans les véritables Vues de l'Auteur: ce font plutôc àcs parties de l'Ouvrage même ; & les Ironies Satiriques , dont ils font tout remplis, tendent au même But que tout le Livre,
Les Anglois le confidérent avec rai- fon comme un Chef-d'Oeuvre de fine Plaifanterie^ &, m.algré la langueur, qu'une Traduction doit de necefnté don- ner à ces fortes de Productions d'Ef. prit 3 je croi que le Ledleur convien-
dra
PREFACE
dra., qu'il efl: difficile de trouver dans aucune Langue un Ouvrao;e fi plein de feu , & d'imagination. Il eft vrai en mêmetems^ qu'il ne fe peut rien déplus bifarre. La Narration eft interrompue continuellement par des DigrefTions , qui occupent plus de place que le Sujet prin- cipal ; mais , cette Bifarrerie n'elt point Ytffct d'un Efprit déréglé , qui s^écha- pe à foi-même , & dont la Kaifon ne fauroit maitrifer la fougue : ceDefordre eft affecle , pour tourner en ridicule les Auteurs Anglois les plus modernes , qiii fe plaifent à ces fortes d'Ecarts imperti- nens, uniquement pour donner du vo- lume à leurs Productions.
Ces Digreiïions , d'ailleurs , font d'un Tour fi particulier , ôc pleines d'un Ba- dinage fi ingénieux, & fi peu commun, qu'il eft impofïïble qu'un LeCleur , qui a allez de pénétration & de juge- ment , pour developer la délicate Ibli- dité de ces Ironies , s'impatiente de re- tourner au Sujet principal.
La plupart de ces DiJ/ertations inci- dentes fervent h jetter un Ridicule furies Modernes , & fur-tout fur ceux d'en- tr'eux qui s'emparent du beau Nom de Critimes. L'Auteur de cet Ouvrage
eft
DU TRADUCTEUR.
cil grand Partifan des Anciens, & peut- écre Partifan outré. J aurois tort de décider là-defîlis , parce que adhuc fuh Judice Lis eft. Le Procès n'eft pas en- core vuidé , & peut-être ne le iera-t-il jamais. Quoiqu'il en foit , jamais le Par« ti des Anciens n'eut un plus habile De- fenfeur. Jufqu'ici , les Avocats de cette Faftion n'ont été gueres que des Sa- "vantas , qui ne favoient que dire des In- jures groïïieres, & oppofer à leurs An- tagonifles unBouvelardfailueux d^ Ci- tations inutiles, fondé fur un Orgueil pé- dantefque. C'étoient des gensfl familia- rifez avec les Langues favantes, qu'ils Tie favoient qu'à peine tourner une Pério- de dans leur Langue maternelle >&, par malheur pour eux , ils avoient à faire à des gens , qui avoient de l'Efprit , du feu, du (lile, & qui favoient s'infinuer dans l'Efprit du Lecteur par un Badinage élégant , & par une Raillerie délicate.
Notre Auteur efl le premier de ^on Parti 5 qui ait fu mettre les Rieurs de fon coté , & combatre les Modernes avec leurs propres Armes.
Ceux, à qui il en veut le plus, font les
Critiques de profefîîon , Race de petits
Efprits , dont le mince bon-fens animé
* f par
PREFACE
par une bonne doze de malignité, ne s'o- cupequ'à raflembler les endroits foibles des Auteurs les plus illuftres, fans leur rendre la moindre juflice fur l'art qui anime tout le corps de leurs ouvrages, & fur les paflages admirables , qui les em- belliiTent par-tout. C'efl avec raifon, que lAuteur fait main baOe fur cette lâche Vermine de Garçons Beanx-E[p'its\ & je fuis perfuadé , que les plus éclai- rez d'entre les Modernes lui en fauront autant de gré , que les plus zélez Par- tifans de la venerable Antiquité.
La Pièce principale, qu'on trouvera dans ce premier Volume, efl intitulée/.^ Conte du "Tonneau ^^oux les Raifons qu'on trouvera dans la Préface de l'Auteur. Le But en eft de tourner en ridicule laSu- perflition , & leFanatifme, qui desho- norent abfolument une Religion , qui, dans fon Inflitution primitive , n'a eu pour toute Parure qu'ime raifonnahle Simplicité. Tout cet Ouvrage eft une Allégorie parfaitement bien foutenue d'tm bout à l'autre, & très -propre à faire revenir d'un Paganifme déguifé , ceux qui fe font une gloire d'être apel- lez Chrétiens : elle efl capable de les faire renoncer à de certaines Subtiîi-
tez
DU TRADUCTEUR.
tez metaphyfiques , qui éblouifTent le plus ceux qui les comprennent le moins , & à de certaines Imaginations creufes , qu'on honore du titre d'Infpi- rations, quoiqu'elles ne foient réelle- mentque l'effet de certaines Vapeurs or- dinaires à des Conflitutions atrabilaires & hypocondriaques.
Pour mettre le Lecleur au fait de cet Ouvrage Allégorique, il fera bon, je crois , de lui en tracer ici un Plan abrégé.
Un Père a trois Fils. Avant que de mourir, il leur donne à chacun un Habit neuf d'une grande Simplicité , mais qui en recompenfe a la propriété de nes'u- fer jamais , & d'etre toujours juite au corps de celui qui le porte. Il leur or- donne fous de grandes peines de le brof^ fer fou vent, mais de n'y rien changer, ni de le relever par aucun Ornement. Il leur donne encore un Teftament , qui contient tous les Préceptes, qu'ils doi- vent obferver, pour porter leur Habit conformément à fa volonté , & pour vivre enfemblé dans une Amitié frater- nelle. Ils obfèrvent pon61uellement ces ordres pendant quelque tems ; mais , fe voïant méprifez, parce qu'ils ne fecon- formoient pas à la Mode , ils ne négli- * 6 gent
PREFACE
gent rien pour expliquer les Préceptes du Teilament d'une manière favorable à leurs Caprices. Un d'entreux , le plus verfé dans la Philofophie, leur applanit toutes les Difficultez, par des Sophif^ mes fubtils , & leur fait charger leurs Habits de toutes ce s Parures introduites par la Folie inconftante du Genre-hu- main : il leur perfuade même à la fin d'enfermer le Teilament dans un coffre- fort, pour ^'épargner la fatigue conti- nuelle de l'Interprétation. Enorgueilli par fos prétendues Lumières , il s'érige peu à peu en Tyran, & veut obliger Tes Frères à foufcrire k Tes imaginations les plus chimériques & les plus contra- diftoires: il porte même l'extravagance jufqu à vouloir être apellé Mylorcl Pierre \ &, voïant que leur foumiflion n'alloit pas aufTi loin que fes fantaifies , il les chafTe de la Maifon Paternelle. Avant que de le quitter, ils font alTez habiles pour tirer du Teftament une Copie Au- tentiquci &, dès qu'ils s'en font em- parez 5 ils prennent l'un le Nom de Martin , & l'autre celui de Jean,
Ils fe logent dans une même Maifon, & fe mettent d'abord à réformer leurs Habits. Martin le fait d'une manière
cal-
DU TRADUCTEUR.
calme & fenfée, & aiaie mieux ylaiffer quelque Ornement peu elTentiel , que de le déchirer. Pour , Jean il n'écoute que Ton Zele ; il le met tout en lambeaux : & voïant que Ton Frère ne veut pas l'i- miter, il fe brouille a\"eclui, cherche un quartier ailleurs , & donne dans les plus hautes Extravagances.
On voit facilement, que, dans cette Allégorie, \t% Habits fimples, c'eft la Reli- gion Chrétienne dans fa premiere Pu- reté ; le Teftament du Père , les Livres du Nouveau Teflament ; ces Parures^ \qs Ceremonies & les Dogmes de la Religion Catholique ; Mylord Pierre , le Pape , ou l'Eglife Romaine ; Mar-^ tin ^ la Religion Luthérienne^ Jeari^ la Religion Reformée; & ainu du rei- te.
L'Auteur paroit favorifer ici Martin^ aux Dépens de Jean^ dont il turlupine prefque par-tout le Zele inconfideré. La raifon en ell, qu'il veut plaider la Caufe de l'Eglife Anglicane, qui, à l'E- xemple des Luthériens, a garde plufieurs Cérémonies des Catholiques, dont elle croïoit la Reforme tropdangereufe: au lieu que les Calvinifles, pour vouloir re- former avec trop de rigueur , ont mis # 7 eux-
PREFACE
eux-mêmes des bornes à leur Réforma- tion. D'ailleurs, il range fous les Eten- darts de Jean toutes les différentes Sec- tes de Fanatiques, qu'il regarde comme forties du fein de la R. Réformée, telle qu'elle efl établie en Angleterre fous le Nom de Presbyterimiifine,
Je fuis perfuadé que ce que je viens de dire à l'avantage de ce Conte furpren- dra beaucoup la plupart des perfonnes, qui en ont entendu parler. Tous les Dévots en Angleterre regardent cet Ou- vrage comme le dernier Effort d'une Imagination libertine , qui ne fonge , qu'à fonder l'Irréligion fur la Ruine de toutes les Seules Chrétiennes. De la manière dont la maffe générale des hom- mes, qui ont une Religion, eft faite, il faut de necefTité qu'elle en forme ce ju- gement. D'ordinaire, chaque individu humain embraiTeles opinions de fa Se6te , pour ainfi dire, en blQc\ & il croit im- poiïible d'être d'une telle , ou d'une telle Religion , fi l'on héfite feulement fur le moindre Article de fa Confeflîon de Foi. Nous héritons la Religion de nos Parens: ils nous en délivrent les Dog- mes folides & raifonnables pêle-mêle avec le Fanatifme & la Superftiiion. Hé- ritiers
DU TRADUCTEUR.
riders crédules , &. inconfiderez , nous ne diftinguons pas ce qu'il y a de réel- lement beau 6c d'utile dans ce Tréfor, d'aveclafauiTemonoye, qui, la plupart du tems, brille de frappe d'avantage que l'or pur & veritable. Dans cette maî- heureufe prévention, un homme, qui examine , & qui ofe trouver quelque chofe à redire à la moindre particularité étrangère de chaque Se6le Chrétienne, paffe dans notre Efprit pour un Liber- tin , qui \qs rejette abfolument les unes & les autres , & qui ell indigne de por- ter le nom de Chrétien.
Il efl impoiTible , cependant, qu'un homme, qui a des Lumières, & qui prend TEvidence pour la feule Règle de îes Opinions , ne foit pas dans cette fituation d'Efprit; ôc qu'il trouve quel- que part un Corps de Doélrine & de Cérémonies religieufes, où l'attention la plus ■ forte ne foit pas capable de fentir le moindre défaut , le moindre foible.
Tous les Chefs de Secles ont été des Hommes : il efl naturel , que la vanité , le dépit, & l'efprit de contradiélion , les aient jettez dans quelque égare- ment > & qu'un homme, qui fe trouve
dans
PREFACE
dans une afîiette calme & Philofophique j s'en apperçoive fans peine.
Jôfe promettre à tous ceux, qui font capables de fentir cette Vérité, qu'ils ne trouveront rien ici, qui ait le moin- dre Air de Libertinage, <3c d'Irréligion. L'Auteur ne touche jamais à aucun de ces Dogmes , que toutes les Se6les Chrétiennes regardent comme fondai- mentaux. Il turlupine, dans l'Eglife Romaine , ce qu'il confidere , comme des Doârines inventées , pour aflervir la Raifon à l'Autorité humaine, & à une flu- pide Crédulité ; & , par raport aux diffé- rentes Branches de la Religion ProteA tante , il tourne en ridicule cet Efpric d'Enthoufiafme & de Fanatifme, qui rend la. Pieté incompatible avec le S^ns- commun. Je m'imagine que toutes les perfonnes fenfées en feront obligées à l'Auteur. On ne fauroit rendre vérita- blement un plus grand fervice à la feule Religion railbnnable , & digne de \^ Majeflé de Dieu & de l'Excellence de la Nature humaine , que de la debarafler de la SuperlUtion , & de la Ch'mere , qui, non feulement l'avililTent, mais la détruifent de fond en comble , en l'arrar shant de fa baze unique & folide ,. U
DU TRADUCTEUR.
Eaifon £5? le Bon-Sens. La Pieté eft pour ainfi dire la Sanre de l'Ame: lesSuper- ilitieux , & les Fanatiques , en font une Fièvre chaude; & quiconque s'efforce à y remédier efRcacement mérite les plus grands éloges.
Certaines perfonnes m'objeâeront ians doute , qu'il eft contraire à la bien- féance de railler fur les Matières de Re- ligion ; & 5 qu'au lieu de turlupiner , l'Auteur auroitL bien fait de découvrir l'Extravagance de ceux qu'il a en vua , par des Raifonnemens graves & ierieux. La Réponfe fuit d'elle-même de ce que j'ai déjà établi: il ne s'agit point ici de Matières de Religion \ il s'agit de cer- taines Extravagances , & de certains E- garemens d'Efprit, qui n'ont rien de commun avec la Religion ,, & qui" y font prefque aufTi contraires que flrre- ligion même. D'ailleurs , le moïen de raifonner ferieufement avec des gens, qui n'admettent pas le bon-fens comme. juge naturel de leur fentimens , & qui trouvent du crime à y avoir recours? S'il y a quelque chofe qui puilTe reveil- ler leur Raifon de la Léthargie où ils la jettent de propos délibéré , c'eft le. ffij piquant de. la. Raillerie,.
PREFACE
J'avoue que l'Auteur auroit bien fait de badiner un peu plus fagement , & de ne pas mêler à fes Ironies certains Tours gaillards, qui révoltent une Ima- gination un peu délicate. J'ai adouci ces Endroits autant qu'il m'a été poiïi- ble ; & j'ofe efperer que la Pudeur du Public François ne fe gendarmera ja- mais contre mes Expreffions.
Je conviens encore , qu'à mon avis l'Auteur auroit agi fagement , en écar- tant toujours de fes Badinages tout Paf- fage formel de l'Ecriture Sainte. Il ell vrai qu'il ne les turlupine jamais dans leur Sens naturel, qui dans le fond elt le feul refpeccable ; il n'en tourne en ridicule quefaplication honteufe , qu'en font des efprits foibles : mais, tous les Lecteurs ne ibnt pas capables de faire cette Di{lin6lion , qui e(l quelquefois aiïez délicate ^ & il y a de la charité , & de la prudence, à leur épargner ces fortes de Scandales.
Il n'importe gueres , qui foit l'Au- teur de cet Ouvrage. Je drai pourtant, que des gens l'ont attribué au célèbre Chevalier Temple^ mais, que l'Opinion générale le donne au Docteur Sivift ^ Mi- niitre Anglican , & un des plus beaux
Efprits
DU TRADUCTEUR.
Efprits de la Grande-Bretagne. Si réel- lement il y a de grands Lambeaux de ce Livre qui fe font perdus ; ou bien fî l'Auteur a afeclé d'y laiiïer un bon nombre de Lacunes , pour le faire mieux reffembler à un Manufcrit ancien \ c'efl ce que j'ignore abfolument: & le Pu- blic peut l'ignorer avec moi, fans y per- dre beaucoup.
Je dirai peu de chofesde ma Traduc- tion. J'ai fait tous mes efforts pour la rendre bonne, malgré la Difficulté terri- ble , qu'il y a à faire palier heureufe- ment d'une Langue dans une autre tout ce que Tlronie a de plus fin, tout ce que la Raillerie a de plus vif, & tout ce que les ExprelTions figurées ont de plus hardi. Cette Difficulté eft fi grande , que jufqu'ici perfonne n'a entrepris de les furmonter j & que je mérite le titre de Téméraire , fi je fai tenté fans le moindre fucccs.
Ce que je fai d'avance , c'efl: que, quand j'aurois réiiffi autant que je puis le fouhaiter, les Beaux-Efprits Anglois ne feront pas trop contens de ma Tra- duction: du moins, ils ne manqueront pas d'en parler fur ce pied-là. Ce font des gens fpirituels, & judicieux,, s'il y
PREFACE
en a au monde ; & il y auroit de la fot- tife à leur difpater ces qaalitez: mais, ils excellent du coté de l'amour-propre autant que du coté du mérite ; & je n'en ai jamais vu un feul , qui parlât avec éloge d'un Livre eilimé chez eux, & traduit dans un autre Langue. Il faut avouer que leur vanité fe conduit à cet égard avec beaucoup de finefle : fi un Ouvrage, dont ils font grand cas, dé- plaît aux Etrangers , c'ell la faute du Traducteur j&, s'il eflaprouvé, ils don- nent la plus haute idée de l'Original, en faifant croire qu'il a été affoibU par la Tniduaion.
Ils me permettront pourtant de leur dire , qu'en parlant avec mépris générale- ment de tout cequipafle de leur Langue dans une autre , ils ne peuvent que dé- crediter leurs Produdlions dans l'Ef- prit des gens qui réfléchiflent : ils font penfer, qu'il ell impofîible de bien tra- duire leurs Ouvrages 5 ce qui fait foup- çonner naturellement, que ce qui y fra- p^ le plus confifle plutôt dans l'Expref- fion, que dans le Sens. Pour moi, qui fuis au fait, & qui ai lu avec attention ce qu'ils ont produit de plus eftimé , je ne fdurois être de cette Opinion ; je fais
que
DU TRADUCTEUR.
que leurs meilleurs Ouvrages ont une Bonté réelle , qui ne dépend pas du Langage, & dont on peut rendre à peu près l'équivalent dans toutes les Langues du Monde.
Si leurs plaintes, far le fujet en quefl tion, a encore quelque autre motif que la vanité, je croi qu'on peut le deviner fans peine.
Les Anglois font outrez, & libres à fexcès, dans leur tour d'Efprit , com- me dans leur Conduite, & dans leurs Manières: leur Imagination pétulante s'é- vapore toute entière en Comparaifons, & en Métaphores^ & je fuis furpris que leurs plus habiles gens ont une eilime & une vénération fi grande pour les Anciens , dont ils imitent fi mal le Na- turel & la noble Simplicité. J'avoue que d'ordinaire leurs Exprefiions figurées, malgré la bifarrerie d'imagination qui s'y découvre, ont un Sens admirable- ment exaét ; mais , dans le grand nom- bre , il s'en trouve d'extrêmement for- cées , & dont il faut chercher la juflef. fe. Quoique ces Endroits frapent & char- ment les Lecteurs Anglois , dont le tour d'Efprit efl au niveau de celui des Au- teurs , ils ne fauroient que déplaire à ** 2 des
PREFACE.
des Etrangers d'un Efprit plus exaft, & moins fougueux ; & , par-là , un Traduc- teur fenfé fe voit dans l'obligation de mettre dans Tes Périodes quelque degré de chaleur de moins. LesBeaux-Efprits Britanniques s'en aperçoivent ; & ils prennent un effet de prudence , pour un défaut de génie , & d'imagination : ils fe plaignent de ce qui mérite peut- être des éloges.
Je finirai cette Préface , peut-être déjà trop longue , en avertiiTant que j'ai trouvé à propos de faire quelques Remarques dans les Endroits qui me pa- roiiTent pouvoir arrêter un Le6leur ju- dicieux. Si j'avois voulu en faire aiïez pour rendre tout clair à des gens qui n'ont niledlure, ni pénétration, le Commen- taire auroit étouffé le Livre.
C A-
CATALOGUE
DE PLUSIEURS
TRAITEZ,
Faits par le même Auteur ^ ^ dont
il fait mention dans les Dijcoim
Jiiivans^ comme d"" Ouvrages
qui verront bien-tôt le jour.
1 Le Cara6i:ere de rAflbrtiment de Beaux-Efprits qu'on trouve à prefent en Angleterre.
2 Un Eflai de Panégyrique fur le Nombre Trois.
3 Une DifTertation fur lesProduclîon^ principales d'une Rue de Londres nommée Gruhfireet ^\
4 Des Lettres fur la DifTeclion de la Nature Humaine.
5* Le Panégyrique du Monde.
6 i:n
* C'dTr une Rue d'où fortent la plupart des Erocliures fubaltcrncs , & de ces CKanfons qu'on peut comparer à celles du Pofit-muf*
Tome L A
CATALOGUE.
5 Un Difcours Analytiqoie flir le Zè- le, confideré Hlfiori-i'heo-Phyfi'Lo* gicalement.
7 Hifloire Générale des Oreilles.
8 Defenfe modefle de la Conduite de la Populace dans tous les Ages.
9 Defcription du Roiaume des Ahfur-
ditez,
10 Un Voiage par Y Angleterre , fait par un Noble de la Terre Juftrak in- connue' 5 traduit de l'Original.
1 1 Effai Critique fu'r le Jargon dévot , confideré Moralement , Phyfique- ment, & MiiTicalement.
L E
LE CONTE
D U
TONNEAU,
Fait pour r Utilité Générale du GENRE-HUMAIX, U
Contenant un Abrégé complet de
Tous les ARTS & de toutes les SCIENCES , propres
A INSTRUIRE £5? j DIVERTIR LES HO M AI E S.
Par un Membre de I'llluftre Société
de G R u B s T R E E T.
Dlu multumqiie ckjîderat:im>
M. DCC. XXXII.
A 2.
- — Jwuaîque novos decerpere flores , Inftgnemque ymo capiti petere inde coro*
nam , Vnde prius nuIU "velarunt îempora Mufa,
Lucret.'
D E
f
DEDICACE
Prétendue du Libraire
A
MYLORD SOMMERS ^
/}/ Y LO R D
PTJifque l'Auteur a fait une ample Dédicace à un Prince 7 donc aparemment je n'aurai jamais Tlion- neur d'être connu, & qui ell fort peu confideré par les Ecrivains de nô- tre fiécle, me trouvant exempt de l'ef- clavage que les Auteurs inipofent feu- vent aux Libraires , je me croi fage dans maprefomption, en ofant dédier à Vô- tre Grandeur les Ecrits fuivans , & les confier à fa protection. Je lailTe au bon
Dieu
* Milord Jean Sommers, Chancch'er d'Angle- terre, un des hommes les plus ilîuftres de fon Age ôc de fa Nation. Grand Protcéleur du fi- voir, ce qui lui attira pludcurs De dicaces , en- tre autres celle de notre Auteur, quiluiavoit de grandes obligations.
\ La Dédicace fai\ ante adreilee ^\xPriK,tToj' terité.
A 3
é DEDICACE
Dieu & à Votre Grandeur , h en connoi- ti*e le mérite & les défauts: pourmoî, je n y comprend rien \ & quand tout je monde ny entendroit pas plus de fi- îieiTe, que moi, le débit de l'Ouvrage n'en fera pas moins grand. Le nom de Votre Grandeur, brillant au frontifpice du livre en lettres Capitales , me débat- raflera facilement d'une Edition tout au moins \ & je ne demanderois pas davan- tage 5 pour m'élever à la qualité à'Ecbe^ «Lvv/, que le privilege de dediër à Votre Qrarideiir^ à fexcîufion de tout autre 'i\uteur ou Libraire.
Me prévalant du droit d'unfaifeurde Dédicaces, je devrois ici vous donner une lifte de vos propres vertus, fans avoir pourtant le moindre deiîein de choquer votre modeftie. Sur-tout , ce feroit ici le lieu de faire un portrait pompeux de vou*e générofité pour des V gens qui joignent de grands talens à une petite fortune, & de vous faire en- tendre d'une manière entre groffiere & délicate , que je m'entends par4à moi- môme.
Je vous avouerai franchement, My- lord, que j'ai eu l'intention de fuivre cette route batue 5 & quej'avois déjà
com-
A MYLORD SUMMERS, j
commencé à extraire d'une centaine d'Epitres Dédicatoires une Qiiintef^ fence de louanges appliquables à Votre Grandeur, quand je fus arrêté par un accident imprevu.Enjettant par hazard les yeux fur la couverture de ces Ecrits, j'y trouvai en grandes lettres les mots fuivans, Detur digm(Jïr,iO -^ & j^ ^^^ foupçonnai auiïï-tôt d'cnveloper un fens digne d'attention.
11 arriva par hazard, qu'aucun des Au- teurs que j'emploie n'entendît le La- tin , quoique je les aïe païez fouvent pour la traduction de livres écrits en cet- te langue. Je fus donc obligé d'avoir recours au Curé de ma ParoilTe , qui traduifit ces mots ainfi, que ceci foit donné au plus digne -^ & fon comm_entai- re me fit comprendre, que rintentioii de l'Auteur étoit que cet Ouvrage fut dedié au Génie le plus fublimeduiiecle pour fefprit, le favoir, le jugement, l'Eloquence, & la SagefFe.
Là-delTus, je donne un coup de pied pour aller trouver un Poète , qui travail- le pour ma boutique, & qui demeura dans un cu-de-fac proche de ma maifon. Je lui montre la verfion Angloife des mots en queflion , & je le prie de me A 4 gui.
s DEDICACE
guider dans la recherche que je vouîois faire du perfonnage que l'Auteur a eu dans FErprit.
Après avoir médité quelques mo- mens, il me dit, que la Vanité étoit une chofc qu'il avoit en horreur, mais qu'il étoit obligé en conscience de m'a- vouer, qu'il étoit fur que la chofe le re- gardoit lui-même; & en môme temps il m'offrit fort obhgeamment de faire pour moi gratis une Dédicace adref- féeàfon propre mérite. Ne voulant pas hii diiputer la fuperiorité qu'il s'attri- buoit, je le priai de faire une féconde conjecture : eh mais ! me répondit-il , ce doit ctre moi , ou Myîord Somers. De- là, je fus vifiter un grand nom^bre d'au- tres beaux-efprits de ma connoillance , avec grande fatigue , & grand rifque de mxe cafTer le cou fur tant de degrés obfcurs qui conduifent aux Galetas. C'étoit par-tout la même chofe : je trou vois tous les habit ans du plus haut étage dans la même admiration d'eux- mêmes , & de Votre Grandeur.
Ne croyez pas, Mylord , que je prétende debiter,comme un effet de ma propre induftrie, ces mefures fi bien concertées pourrépondre jufte àl'inten-
tion
A MYLORD SUMMERS. 9
tion de mon Auteur; j'avoue ingénu- ment, que je les dois aune Maxime que j'ai retenue, & qui dit que celui, à qui tout le monde ailigne la féconde place du mérite , a un titre inconteitable pour occuper la premiere.
Conform.em,ent à cette vérité, mes vifites me perfuadcrent queVotreGran- deur étoit la perfonne que je cherchois ; & auiïi-tôtj'emjploïai mes beaux-elprits àraflembler dts idées & des ingrediens propres à entrer dans le Panégyrique de vos vertus.
Deux jours après , ils m'apportèrent dix feuilles de papier remiplies de tous cotez 3 & ils me jurèrent, qu'ils avoient faccagé tout ce qu'on peut trouver de beau dans les caracleres de Socrate, d'ArilHde, d'Epaminondas, deCaton, de Ciceron, d'Atticus,& d'autres grands. Noms difficiles à retenir. Je croi pour- tant que ce font des fourbes , qui en im- pofoient à mon ignorance \ car , quand je me mis à examiiner leurs collections, je n'y vis rien que moi & tout autre ne fuiTions auiïi bien qu'eux: ce qui m.efit croire,qu'aulieu de piller les anciens,mes drolles n'ont fait que copier ce que les modernes difent unanimiCment fui' votre A s Cha-
ïo DEDICACE.
Chapitre. De cette manière, MylorJ> j'en tiens pour mes cinq pifloles , que j'ai debourfées fans aucune utilité.
Si encore en changeant le titre , je pou vois faire fervir les mêmes m.ate- riaux pour une autre Dédicace, com- me font fouvent plufieurs gens qui me valent bien, ma perte feroit réparable: mais des gens fenfez , à qui j'ai commu- niqué ces préparatifs , y eurent à peine jette ks yeux, qu'ils m'afiiirerent, qu'il n'étoit pas faifable d'appliquer tout- cela à tout autre qu'à Votre Grandeur.
Je m'attendois du moins à y trou- ver quelque chofe de la conduite de Vo- tre Grandeur à la tête d'une armée , de votre intrépidité à monter une brèche^ eu à efcalader une muraille *. Je me flat- tois d'y voir votre illuflre race def- cendant en ligne direfte de la maifon
d'Au-
* Mylord Sommers étoit un homme de: Robbc;, & par confequent de pareilles louan-? ges ne lui étoient pas applicables : ainfî , l'Au-- teur turlupine ici £nement les faifeurs de Dé- dicaces , qui penfent faire merv^eillc en entaf^- {ânt vertus fur vertus , fans fe donner la peine de di-fcerner , s'il y a la moindre vraiferablance. K les ajufter ;-u caractère & à la profeflion de leurs Keros, & s'ils ne les tournent pas ea ri- dicule ) au Ji€U de le» Jouer..
A MYLORD SOMMERS. u
d'Autriche ; avec vos talens merveil- leux pour rajullement & pour la danle, & avec votre profond favoir dans l'Al- gèbre, les Mathématiques, & les Lan- gues Orientales: en un mot, je m'atten- dois à quelque chofe, où ni moi ni le public ne devions pas naturellement nous attendre. C'efl-là ce qui m'auroit accommodé à merveille : car, d'aller jet- ter à la tète des gens la vieille Hiitoire. de votre génie, de votre favoir, de vo- tre fageiTe, de votre juflice, de votre politefle, de votre candeur, de l'éga- lité de votre ame dans toutes les revo- lutions différentes de la vie humaine , de votre difcernement à déterrer le mé- rite , & de votre promptitude à Thono- rer de vos bienfaits, & mille autres lieux communs , ce feroit en vérité fe moquer du monde. Qiii peut ignorer, qu'il n'y a point de vertu qui concerne^ tant ïa vie pihlique , que la vie particulière, dont dans les différentes conjondlures de la vôtre vous n'aïez donné de brillans exemples ? Il eft bien vrai , que vous avez un petit nombre de grandes quali- tez, qui auroient été inconnues à vos amis , faute d'occaiion de paroitre avec éclat 3 mais, vos Ennemis ont eu le ibirt A 6 de
iz DEDICACE
deles étaler, & de les mettre dans leur plus beau jour, en leur donnant de l'e- xercice.
Dans le fond , je ferois bien fâché que ie grand exemple de vos vertus fut per- du pour nos neveux : ce feroit grand dom.mage pour eux & pour vous ^fur- tout, parce qu'il feroit fi propre h fervir d'ornement à THiftoire du =^ dernier Rè- gne : mais,c'ert de-là même que je tire une forte railbn pour garder là-deffus le filence^ des gens fages m'ont alTuré que 5 du cours que pren oient les Dédica- ces depuis quelques années , il y auroic peu dliiitoriens qui voulufîent y aller puifer leurs caractères.
Q.uoi que je fois l'homme du monde ]e plus porté à approuver tout , il y a un feuî petit article fur lequel il me fem- bleque les faifeurs de Dédicaces nefe- joientpas mal de changer de plan. Au lieu de nous étendre fi fort fur la géné- rofité de nos Mecenas , nous ne ferions pas mal de dire un petit m.ot de leur patience. Pour moi, je ne puis pas faire un meilleur éloge de celle de Votre
Gran-
* C'eft le Règne de Guillaume III., fous lequel Mshrd Sommers a joué un Rôle conilde- rablc.
A MITORD SOMMERS. ij
Grandeur, qu'en lui procurant un û valte champ pour la mettre en œuvre. Je crains pourtant , que je ne puiffe pas vous en faire un û grand mérite : la familiarité que vous avez eue autrefois avec tant de Harangues ennuïeufes % & aufïï inutiles pour les moins que la pre- fente Epitre , vous rendra fans doute plus promt à me la pardonner ; fur-tout , Il vous voulez bien confidérer, qu'elle, vient de celui qui eil avec toute forte de reipecl, & de vénération,
M YL O R D,
De Votre Grandeur^ i^c.
* Ce Seigneur 5 ai'ant été Chancelier, avoit en- tendu dans la Chambre des Seigneurs force Dif- cours 5 & Harangues , qui n etoient pas toutes de la même force, & de la même utilité.
A 7 Le^
^ Le Libraire au Lefieirr.
IL y a déjà fix ans que ces Ecrits më font tombez entre les mains , £5? je crois qu'il y avait alors à peu près douze mois qu'ils avaient été faits : car, routeur nous dit dans la Préface qui précède le premier 'Traité , quilTavoit define pour Vannée i<^5>7; i3 il par oit par differ ejis paffages , qu'il les a compojez environ dans- ce tems-là.
Pour ce qui régarde ï Aicteur , je nen puis rien dire avec certitude \ mais, je puis avancer avec quelque prohabiiité , que cet^ te Edition fe fait fans quil en fâche rien : jaiapris^ qu il croit fa copie perdue^ l'aiant prêtée à une perfonm , qui e fi morte de*- puis , k3 ne ïa'iant jamais revue , depuis qu'il s'en eft défaifi. De manière quil y a grande aparence, qu'on ignorera toujours s'il y a mis la dernière main, ou fi fon^ intention a été d'en remplir les lacunes.
Si je me mettois dans ïefprit de rendre compte au Le^eur de ï jîvanture qui m'a rendu poffeffcur de ces Ouvrages, ce fié de incrédule pr endroit fans doute tout ce que je pour ois dire là-deffus pour un vrai jar- gon de commerce: il efthon,par conféquent^
que * C'eft le Librairç premier Editeiu: de cet
Le Libraire au Lecïeur. t^
que 'f épargne cette ^eine^ i^ à moi^ &? à mon Le^eur,
On fera curieux , peut-être , de faz'oîr pourquoi je nal pas plutôt donné ces Ou-* vrages au public : je réponds^ que c eft pour deus raïfons. Pre^nierement , faî cru pen^ dant tout ce te/n s pouvoir ni occuper d'une manière plus lucrative : en fécond liew^/aà toujours efperé d'entendre quelque nouveUe de r Auteur , i^ de recevoir de fa part quelques avis utiles pour mon Edition. Si je me fuis déteryniné enfin à m'' en pafjW y €*eft que j' et ois averti qu onmenaçoit jour» démentie public d'une certaine Copie ^ quun' des plus beaujc Efprits du fié de s' é toit don^ né la peine de polir , ou , comme parlent nos Jouteurs à la mode , quil avoit accom^^ mode au goût de notre âge. NiVe^preJfion^ ni la chofe même , ne font pas tout-à-fait nouvelles : on a déjà pratiqué cette metho^ de avec grand fuccès à l égard de Don Quichotte , de Boccalini , de la Bruyère , Eff d'autres Auteurs diftinguez, Quelque jolie que foit cette invention^ fiai trouvé plus de franchife à donner l'Ouvrage ia puris naturalibus.
Si quelqu'un veut me prccureY une Clef propre à en découvrir les Mi fi ères , je lui en ferai très-obligé^ ^ je la fsrai impri- mer ^vec plaifir, EPI-
16
E P I T R E
Dedicatoire à fon Alteffe Royale L E
"" PRINCE POSTÉRITÉ.
J'OfFre ici h Votre AltefTe le fruit de quelques heures de loiHr dérobées aux occupations importantes dont m'accable un Emploi fort éloigné de pareils A mufemens. Cefl la pauvre pro- duction d'un temps de rebut qui m'a peféfur les épaules pendant une longue Prorogation du Parlement, une grande fterilité de nouvelles étrangères , & une ennuieufe fuite de jours pluvieux. Pour cette raifon, & pour pluiieurs autres,
elle
* Comme les Anglois n'cnt point de Genre , l'Auteur donne à la Fojrerite le titre de Prince. La delicatefTeFrançoifeaimeroit mieux Primcffe -^ mais, comme le fens de ce mot n'en détermine point le Genre , & que ce qu'on en dit ici eft plutôt appliquabîe à un Souverain , qu'à une Souveraine, je n'ai rien changé a ce titre. J'efpe- re que leLeéteur me le pardonnera: lî-non, je m'en mettrai fort peu en peine.
E pitre Dedkatoîre i3c, 17
clic fe flatte démériter la protection de Votre AlteiFe , dont les vertus fans nom- bre , acquires dans un âge il tendre , vous font confiderer des hommes , comme l'exemple futur de tous les Princes ave- nir. A peine Votre Alteffe efi: elle for- tie du berceau, que déjà tout le monde favant appelle à fes decifions . avec la re- fignation la plus humble & la plusfou- mife> perfuadé,que le fortvousadefti- né à être Tunique arbitre des produc- tions d efprit , qui fourmillent dans no- tre âge, cet âge 11 accomphja qui fe- diitingue par une fi grande politefTe. Le nombre des appellans eit 11 prodigieux, qu'il étonneroit tout autre Juge d'un Génie plus limité que le vôtre.
Mais , Monfeigneur , il femble qu'on envie à V. A. des decifions fi glorieu- fes. Je fai de bonne part que la perfon- ne =^5 à qui on a confié le foin de votre éducation , a refolu de vous tenir dans une ignorance générale de nos favans efforts , dont l'exam.en vous appartient par un droit héréditaire. La HardieiTe de ce perfonnage me paroit étonnante. Quoi ! II ofera vous perfuader à la face du Soleil, que notre fiecle eft plongé
dans
* Le Tcms.
l8 Epîre iJcdicaîoîre
dans l'ignorance , & qu'il a produit à peine un feul Auteur dans quelque Gen- re d'écrire que ce foit? Je lai fort bien, que quand Votre AlteiTe fera parvenue à un âge plus meur, & qu elle parcour- ra le f avoir de tous les fiecîes , elle aura trop de curiofité pour ne pas s'informer des Auteurs de fage qui précède immé- diatement le fien. Mais , qu arrivera- t-il? Cet infolent va les réduire, dans le détail qu'il vous en prepare , à un nombre {i meprifable, que j'ai honte de fexprimer. Quand j'y penfe, ma bile s'échauffe , mon zèle me ronge , j'en fuis au defefpoir pour l'amour de ce corps de Beaux- Efprits aufîi vafle que fioriifant : je le fuis encor plus pour l'a- mour de moi-même , contre lequel il nourrit dans fon cœur des defleins d'une malignité toute particulière.
Il eft affez vrai- femblable, que lorfqu'un jour V. A. jettera un œil atentif fur ce que j'écris à prefent, elle aura quel- que difpute avec fon * Gouverneur , fur la vérité de ce quej'ofe affirmer ici ; & qu'elle lui commandera d'offrir à fes yeux quelques-uns de nos fameux Ou- vrages. Je fuis 11 bien Informé de fes
ma-
A S. A. R. le Prince Pojlerite. i^
malignes intentions , que je fai d'avance ce qu'il vous dira là-delFus. Pour toute reponfe , il vous demandera , où font ces ouvrages, ce qu ils font devenus ; &, en vous faifant voir qu'ils n'exifisnt pluSy il prétendra vous démontrer par-là qu'ils n'ont jamais exiflé. ^i'ils n'exiftefit plus ! Grand Dieu ! Qui les a égarez ? Sont-ils abimez dans des goufres impé- nétrables ? Helas ! ils avoient ailez de légèreté pour nager éternellement fur la furface de T Univers. A qui en eil donc la faute , fi non à celui * qui leur a at- taché aux talons un fardeau affez pé- fant pour les enfoncer jufqu'au centre de la Terre? Leur eifence mêmeefl-el- le détruite ? Ont-ils été noiez dans des potions Médicinales? Le feu despippes allumées leur a-t-il fait foufrir le mar- tire ? Quel infolent les a dérobez aux yeux des hommes , pour les faire périr dans un réduit fecret, au fervice d'un maître qui ne vit jamais la lumière du jour?
Il faut queje me décharge le cœur, & que je mette V. A. au fait de la caufe veri- table de cette dellru6lion univerfelle. Je- vous conjure de remarquer cette Faux
lar- * LeTems.
zo Epitre Dedicatoire
large & redoutable , dont votre Gouver- neur affecte de s'armer la main; ob- fervez , je vous prie , la longueur, la for- ce, la dureté, & le tranchant de Tes dents & de fes ongles; prenez garde h fon Haleine empeilée, qui répand la corruption fur tout ; & jugez , s'il eil pofïïble au papier & à l'ancre de cette generation , de Ibutenir un ficge contre un ennemi qui l'attaque avec tant d'ar- mes irrefiftibles ? Plût au Ciel, Mon- feigneur, que vous prifiiez un jour la genereufe réfolution de defarmer ce fu- rieux & tyrannique Maire du Palais^ài que vous miffiez ainii votre Souveraine- té hors de Page.
Je n'aurois jamais fait , fi je voulois entrer dans le détail des mefures que prend votre barbare Gouverneur, pour réuflir à détruire les plus nobles Ecrits de ce ^iç.q}.'^ \ il fuffira de dire à V. A. , que de plufieurs milliers de livres , qui paroilTent pendant ime feule année dans notre fameufe Capitale , il n'y en a pas un dont on entende parler, après que le Soleil a achevé fa carrière annuelle.': Malheureux Enfans , qu'on voit périr avant qu'ils Lient feulement afîez apris de leur langue maternelle pour implorer
la
A S. A. R. le Prince Poftcrlté, iv
la pitié de leur Perfecuteur ! Il étouffe les uns dans leurs berceaux, il effi-aye tellement les autres qu'ils meurent dans les couvulfions , il démembre ceux-ci peu à peu, il écorche tous vifs ceux- là , il en facrine des bandes entières à Moloch^ & le refle infecté de Ton Ha- leine languit & meurt de Confomtion. Ce qui me touche le plus vivement dans ce malheur general , c'efl le fort du corps de nos Verfificateurs , de la part defquels je prefenterai au premier jour une Requête à Votre Alteife , fignée de cent trente fix Suplians du premier rang, dont pourtant les productions im^mortelles ne feront peut-être jamais honorées de vos regards. Le moindre d'entr'eux ne laiife pas de briguer la couronne de Laurier avec autant d'hu- milité , que d'ardeur , 6c de fonder fes pretentions fur quelques volumes de fort bonne mine. En dépit d'un droit fi. bien fondé, votre injufte Gouverneur a confacré à une mort inévitable les œu- vres de tant de perfonnages illuftres, ces œuvres dignes de braver la durée des fiécles; & pourquoi? C'eft uniquement pour faire accroire à Votre Altefîê, que
no-
it Epltre Dcdicatoire
notre âge n'a pas donné naiflance à un feul Poète.
Nous confefTons tous, que l'Immorta- lité ell une grande Déene, mais, en vain lui ofFrons-nous nos vœux & nos iàcrifices. Votre Gouverneur, qui a ufurpé le façerdoce dans le temple de cette Divinité, auiïl avide qu'ambi- tieux, les intercepte & les dévore tous.
Affirmer que notre fiécle efl abfolu- ment ignorant, & deflitué de toutes fortes d'Auteurs , me paroit dans le fond une théfe il fauiTe & il hardie, que je m'imagine quelquefois, qu'on peut faire voir le contraire par des démonilra- tions formelles. Il efl bien vrai, que, quoique leur nombre foit prodigieux, & leurs produftions innombrables , ils diiparoilTent de la Scene avec tant de rapidité , que non feulement ils échap- pent à notre mémoire , mais qu'ils fem- tlent tromper nos yeux.
Pour faire voir à V. A. jufqu'à quel point ces apparitions font momenta- nées , je lui dirai que , lorfque je pris le defîèin de vousadrefferlaprefenteEpi- tre,j'avois envie de l'accompagner d'un Catalogue de Titres,comme d'une preu- ve autentique de ce que je viens d'a- vancer
A S. J, R. le Prince Pofterité. 15
vancer touchant nos Ecrivains , & leurs Ouvrages. J'avois vu ces Titres fraiche- ment attachez au coin de chaque rue ; mais , quand je revins , quelques heures après, pour les copier, je les vis tous déchirez , & leurs SucceiTeurs briller à leur place. Je m'informai de leurdefli- née chez les Libraires , & chez les A- mateurs de la Lecture • mais , mes re- cherches furent vaines : la mémoire en étoit perdue parmi les homxUies ; leur place même n'étoit plus à trouver. L'é- tonnement, que me donna ce Phéno- mène, me fit pafTer pour un Campa- gnard, ou pour un Pedant deilitué de gout & de politefTe, & peu verfédans tout ce qui fe pafTe dans les meilleures Compagnies de laCour&delaVille.
Conformément à cette trille expe- rience, je puis bien allurer à V. A., qu'il y a parmi nous de l'eiprit & du fa voir copieufement -, mais, pour le prou- ver en détail , c'ell une entrepriie trop fcabreufe pour une capacité auiîi mince que la mienne.
Permettez-moi , Monfeigneur, d'é- claircir ce que je viens de dire par une comparaifon. Si, pendant un temps ora- geux, j'oièfoutenir à Votre Altefle,
que
24 Efitre Dedicatoîre
que près de l'Horizon il y a un grand nuage de la figure d'un ours , un au- tre vers le Zenith avec une tête d'ane , un troifiéme vers l'Occident avec des griffes de Dragon ; & fi vous attendez feulement un petit nombre de minutes à en examiner la vérité : il efl certain, que tout ce que je viens de voir fera changé de figure & de pofition. De nouveaux nuages fe feront levez; &;la feule chofe, fur laquelle vous convien- drez avec moi , c'efl que le ciel efl couvert de nuées : mais , vous foutien- drez,que je me fuis mépris groifierement par rapport à leur forme, & h leur ^i- tuation. Quoique cette preuve doive être fufïifante pour fermer la bouche à Votre Gouverneur, je prévois pourtant, qu'il infillera , & qu'il vous preiTcra de nouveau, Qu'eft devenu donc , vous demandera-t-il, la quantité terrible de papier , qui doit avoir été employé dans un fi grand nombre de volumes? O- dieufe difficulté, à laquelle je ne fai comment répondre. Il y a trop de dif. tance entre Votre Altefie&moi, pour vous envo] er , comme témoin oculaire, à des Fours , 6c cà certains endroits les plus' xiecefTaires &, \^^ moins refpeétez des
mai-
A S. J. R. le Prince Pojïerlté, i%
maifons. Prérenterai-je à vos yeux quel- ques lanternes crafieafes, ou les fenê- tres de quelque faîe temple de Venus ? Les livres, Monfeigneur, reflemblenu à leurs Auteurs : ils n'ont qu'un feul che- min pour entrer au monde -, mais , ils en ont dix mille pour en foriir, & pour n'y retourner plus.
Je protefle à Votre AltefTe , dans l'in- tégrité de mon cœur , que ce que je vais dire à prelent eit vrai à la lettre, dans l'initant môme que j'écris ceci. Pour les cataflrophes qui peuvent arri- ver avant qu'il foit en état d'être lu, je ne fuis garant de rien. Je vousfup- plie pourtant de l'agréer comme un échantillon de notre érudition, de no- tre génie , & de notre politefle.
Je vous afliire donc en homm.e d'hon- - neur , qu'aéluellem.ent il exiile dans notre Capitale un homme nommé Jeaii Drydcn , qui a fait imprimer depuis peu une traduction de /^/r^/7r,info}., bien re- liée ^ & fi f on en ' ouloit faire une exafte recherche, je crois qu'à fheure qu'il efl on pourroit encore parvenir à la voir. 11 y en a encore un autre intitulé Nahum *i"ate , qui eil tout prêt à declarer fous
T'orne L B fer-»
* Nom d'un Potte.
z6 Efitrc Dedkatoire
ferment, qu'il a donné au public pki- fieurs rames de papiers tous chargez de vers, dont & l'Auteur & le Libraire font encore en état de produire quelques copies autentiques; ce qui prouve la malignité du monde , qui fembie faire un fecrèt de toute cette affaire. Il y en a un troifiéme connu fous le nom de 'Thomas d'Urfey ^ Poëte d'une capacité vafte , d'une érudition immenfe , & d'un Génie univerlel. Je connois encore un certain Rymer , & un certain Dennh , tous deux Critiques d'une grande Pro- fondeur. Jaurois tort d'oublier le Doc- teur Bentley , qui a écrit près de ^ mille pages d'un favoir infini , pour nous doi\- ner une idée veritable & exa6le d'une certaine Querelle de très-grande impor- tance , qu'il a eue avec un Libraire. C eii; un Auteur d'un efprit auiïï fubli- me qu'agréable \ le premier homme du monde , pour la fine plaifanterie , & pour les faillies vives.
Je puis protefter encore à V. A. que j'ai vu, mais vu de mes propres yeux, !a perionne de Guillaume IVotton, qui
a
* L'Ouvrage de Bentley fur les Epitres dePhf laris»
A S. J. R. le Prince Pûjlcrité. £7
a fait un volume *= de fort belle taille contre une des grandest Amies de Votre Gouverneur, duquel pour cette raifon il ne doit pas attendre la moindre gra- ce. Il cil vrai , qu'il s'y efl pris de la ma- nière la plus civile, la plus polie, la plus galante, la plus digne d'un Gen- tilhomme. D'ailleurs , tout cet Ouvrage eft rempli de découvertes, aulTi eftima- bles pour leur nouveauté, que pour leur utilité: il efl embelli & relevé par des traits defp rit fi vifs , iipiquans, fi con- venables au fujèt, qu'on lui feroit tort de ne le pas confiderer comme feul di- gne de faire un attellp.ge avec le vene- rable Dofteur dont je viens de parler.
Si je voulois entrer dans un plus grand detail , je pourrois charger un volume entier d éloges dûs à mes illuftres con- temporains. J'ai entrepris de leur ren- dre cette jullice dans un § Ouvrage de plus longue haleine, où j'ai réfolu de tracer le cara6t:ere de toute la bande de nos beaux efpriis: j'y dépeindrai leur
fia;u-
* Re£exions fur le Savoir ancien d moder- ne.
f L'Antiquité.
$ Voyez, h Catalogue aui precede le T/tre,
B z
i8 Epitre Bedicatolre,
Figure en grand , & leurs Génies en mignature.
En attendant, je prens ici la liardiefTe, INlonfeigneur , d'offrir à V. A. un extrait fidelle , tiré du corps univerfel de tous les Arts, & de toutes les Sciences; & je le delline entièrement à votre diver- tiilement, & à votre inllruclion. Je ne doute en aucune manière, que Votre Altelie n'en fafie le même ufage, & n'en tire les mêmes fruits confiderables , que plufieurs jeunes Princes de notre Age ont tiré d'un grand nombre de volu- mes faits exprès pour faciliter leurs étu- des ^,
Puiffe V. A, avancer en fa voir & en vertu , comme elle avance en âge > puif. *fe-t-elle effacer un jour la reputation de fes Augulles Ancêtres. Ce font les vœux ardens & continuels de celui qui fe fera toujours une gloire d'être ,
JMONSEIGNEUR,
De votre AlteiTe , &c.
Pecemb. 1^97?
* Les Auteurs Clafllqucs in Vfum DeJ^hmL
L A
^9
^**^ <♦*-« -V-^ i*.**- -^^ iv\*« ^j^ -f ♦** ^/-t i>*f« "k***^ »tM-^<^ '-F%l-<^v,^ '«%^^*V> 'tVS-c^v^ ';*^^>j<* j--i^
PREFACE.
LES Beauzv^-Efprits de notre Age étant fort remarquables, parleur nombre & par leur pénétration , ils commencent h caufer des frayeurs mor- telles aux Matiadors de l'Etat, & de l'Eglile. Ces homimes vénérables tremi- blent à lu feule idée que leurs fpirituels ennemis pourroient bien emploïer le loifir d'une longue paix à faire des brè- ches dans les endroits foibles de la Re- ligion 6c de la Politique. Après avoir médité long-tenis fur les moiens de prévenir ces delleins dangereux, d'é rnouiler les curieufes recherches de ces ennemis publics, (Se de les détourner d'u- ne m.atiere il delicate , ils fe font arrêtez unanimement à un projet dont l'exécu- tion coûtera beaucoup de temps & de peines. Le danger cependant s'aug* mente d'heure en heure j 6c il y atout à craindre des nouvelles recrues de beaux efprits , tous équipez d'encre , de papier, 6c de plumes, & prêts à paroitre en bataille, aupremier ordre, avec leurs B X ar-
50 PREFACE.
armes oiFenfives, dans la vafte Cam^ \:>:ignedes Brochures. Parconfequent,ce 2i'ell; pas fans raifon qu'on a jugé abib- lument neceflaire de fe lervir de queîc^ue promt expédient , en attendant que la grande entreprife, dont je viens dépar- ier, foit en état d'être exécutée.
11 y a quelques joui*s, que dans un grand Commtne ou l'on déliberoit fur ce mjet , un homm.e d'un efprit très-fubtil re- marqua que c'elt une coutume parmi \^s gens de Mer, quand ils rencontrent une Baleine, de lui letter un Tonneau vuidcjpour f amufer & pour la détourner d'attaquer le vaiiTeau même. On femic d'abord à interpreter cette Parabole. Par laBaleine.on entendit le * Leviathan ile Hchbes^ qui fe plait à fecoiier & à ballotter tous les Syftêmies de Religion , dont il y a plufieurs qui font fees , creux, fujèts à corruption, & qui font d'autant plus de bruit, qu'ils fontvui- des. Cell de ce jL:v'/^//^^//;, qu'on dit ique nos redoutables génies empruntent la plupart de leurs armes pernicieufes. Le VaiiTeau paffa, comme il eft naturel ,
pour
* Livre très-cfl:-mé de plufieurs perfonnes^^
mais cui paroit trç.î-daî:igereirx a d'autres.
PREFACE. ?i
pour le type de la Société civile. La grande difficulté fut de donner un fens Julie d.ii'Tomîeau -^mms^ après un long dé- bat, il fut refoîu de leconfeiver dans le fens literal > & , pour empêcher nos Le- viathans d'aujourd'hui de balotter la So- ciété humaine, qui d'elle mêm.e n eft que trop fujette k voguer fans rames & fans voiles, on décréta, qu'il falloit les amuferparun Conte du Tonneau. On me fit l'honneur de m'en donner la com- mifiion^comme ayant, pour m'en acquit- ter, des diipoiitions paflablementheu- reufes.
C'cil dans cette vue, que je donne au Public le Traité fuivant, qui pourra fer- vir, pRviriterm, de jouet à notre bande quiète de Beaux-Elprits, en attendant qu'on mette la dernière main h notre grand Ouvrage, fur lequel il eil; bon de donner ici enpaiTant quelques lumières au Lecleiu* bénévole.
* Notre intention efî d'ériger un
grand College, capable de contenir neuf
B 4 mil-
* L'intention de l'Auteur eft ici de dépeindre rignorance , & les mau'aifr^s mœurs, des petits- maîtres Anglois, qui ne laifTent pas de ù mêler de décider étourdiment des matières les pl\ii graves.
qz PREFACE.
mille fept cens & quarante quatre per- fonnes^ ce qui, par un calcul modefle, monte à peu près au nombre courant desBeanx-Gémes de notre Ile. Ils doi- vent être partagez dans dijfferentes clai- feS; felon leur diE^erent tour d'elprit. L'entrepreneur lui-même en doit don- ner au premier jour unplanexaél, au- quel je renvoïe le Ledteur curieux ; me contenant de lui donner ici une foible idée d'un petit nombre des claiTes prin- cipales. Telles font: unegrande ClafPv;; Pederajllque ^ diri^^ée par des maîtres de Jangue François oc Italiens j Ja Clajfe pour apprendre à épsïler ^ vaiileau d'une étendue prodigieufe ^ h Claffe des Lu^ nettes \ U Clajje des Jiiremens ; la Clajfe- (le la Critique ; la Clajff} de la Salrùation^ la Claffe de la Science d'aller à che^valfur an BatoTi > la Claffe de la Poefie \ la Claffe de VArî de foeîer le Sabot ; la Claffe de THypccondre\ la Claffe du Jeu\ & un grand nombreid'autres,dont la lifie pour^ roit devenir ennuieule. Perfonne ne fera admis comme membre de ce Col- lege, fans apporter un Certificat de Bel- Efprit, figné par deuxperfonnes capa- bles d'en juger, ô: à ce commifes.
P R E F x\ C E. 3J
II efl temps de finir cette parenthefe, pour revenir au but principal de ma Préface.
Je puis dire fans vanité, qu'unePré- face ell: une piece d'efprit dont je con- nois fort bien le point de perfe6lion : plût au ciel , que j'eulle aflez d'habileté pour y arriver. Trois fois j'ai mis mon imagination à la gène, pour en faire une, dont le tour fut de mon invention ^ & trois fois mes efforts ont été infru6lueux. Je ne m'en étonne point : mon génie a été mis à fee par le Traité même que je publie ici.
11 n'en efl pas ainfi de m.es féconds Confreres les Modernes, quinefe laif^ fent jamais échapper une Preface , ou une Epitre Dedicatoire , fans la diilin- guer par queique trait propre à étonner le Leéleur à l'entrée de l'Ouvrage, ôck exciter en lui ime impatience m^erveil- leufe pour ce qui va liiivre. Tel était ce coup de maître d'un Poète fort in- génieux, qui, pour ne rien dire de com- mun , fe compare lui-même au Boureau, & fcn Mecenas au Criminel. Voilà ce qui s'appelle injlgne ^ rccens^ ùuiiûum me ^.liênv.
54 PREFACE.
Rare £5? fuhllme effort cYune ïmaginatl'be , ^l ne h cede en rien à perfonne qui vive,- Dans mon Cotirs de Prefaces que j'ai fait, cours aufTi noble qu'utile, j'ai remarqué plufieurs traits de la même force. Je ne ferai pas Faifront aux Au- teurs de tirer ces traits de leur place , afin de \ts inférer ici ; je fai trop , que rien n'efl plus délicat, & moins capa- ble defoufrir le tranfport, qu'un bon-mot à la moderne.
Il y a des chofes qui font infiniment ipirituelles aujourd'hui^ ou à jeun , ou dans un tel lieu , ou ^ huit heures , ou entre la poire i^ le fromage^ ou dites -par Alonfieur un tel^ ou dans une matinée d'Eté\ qui font anéanties , par le m^oin- dre changement de fituation, ou d'ap- plication. Cell ainfi que l'eiprit a fes promenades limitées , dont il ne fauroit s'éloigner de répaiffeur d'un cheveu, fans courir rifque de fe perdre abfolu- ment. Nos Modernes ont trouvé l'art de fixer ce Mercure, en l'attachant aux tems, aux lieux, & aux peribnnes. Il y a tel trait d'efprit, qui ne fauroit fortir dans fK)n entier de la place de ^ Covent-gar-
din-, * Marché dans la VilU 4e Londres,
PREFACE, ^j-
den : il y en a tel , qui n'eft intiîîigible que dans un coin de Hide-park *
J'avoue que je fuis quelquefois tou^ ché d'une douleur fincere , en fongeane que tant de pajfages affaifonnez par la mode^ auxquels je vais donner Peiîbrc dans mon Ouvrage, feront hors de vogue , au premier changement de dé-» corations. Je fuis pourtant trop fince- re, pour ne pas approuver ce gout de notre âge : je voudrois bien favoir pour- quoi nous nous mettrions en frais, pour fournir d efprit les fiécles futurs : puif« que les précédens n'ont pas fongé à faire de pareilles provifions pour nous. Du moins, c'efl-là mon fcntimenc, parce quec'efl celui de nos Critiques les plus modernes , & par confequent les plus orthodoxes.
L'envie cependant que j'ai , que tou- tes les pcrfonnes accomplies , qui one acquis une part dans le gout qui doit avoir cours dans le prefentmois d'Août id5?7. , puiiîent pénétrer jufqu'au f-ivd du fublime, qui règne dans tout mon Ouvrage , m'obli2:e d'établir ici en leur "B 6 fa-
* C'eft îe Cours , où les gens ce qualité fc promener.t en Carofte, dans les mêmes YUiiS qu'en ic fait par ttut ailleurs.
?5 PREFACE.
faveur la maxime générale que volcî. Tout Lecteur, qui fouhaite d'entrer comme il faut dans les penfées d'un Au* teur5ne fauroit mieux faire, que dele pla- cer dans lafituarion oufe trùuvoit l'Au- teur lui-même à mefure que chaque paf- fageimportantcouloit de fa plume. Rien neftplu3 propre que cette méthode à iier l'Auteur & le Lecteur par une cor- refpondance exacte d'idées. Pour faci- liter au public cette méthode û delica- te, autant que les bornes d'une Préfa- ce le peuvent permettre. Je lui dira i^'abord, que les Pieces les plus rafinées de mon Traité ont été miifes au monde dans un lit placé dans un Galetas. 11 faura encore que, pour des raifonsque je trouve bon de garder par devers moi, j'ai jugé à propos d'éguiferfouvent mon génie par la faim ^ &, que tout l'Ouvra- ge a été commencé, continué, & fini pendant un long Cours de Médecine, & une grande difctte d'argent.
11 faut, par confequent, que leLefteur bénévole, s'il veut pénétrer dans un grand nombre de mes plus brillantes penfées, s'en rende l'entrée facile, en s'y préparant ducment felon les inllruc- tions que je viens de lui donner. C'ell-là mon principal PoJIîilaium^ Com-
PREFACE. ?7
Comme je fais profefTion de m'ac- commoder en tout au gout des Moder- nes, j'ai grand' peur qu'on ne me repro- che d'avoir poufle ma Préface il loin, fans déclam_cr, felon la coutume, contre cette multitude d'Ecrivains , de laquelle toute la multitude des Ecrivains fe plaint avec tant de raifon. Je viens juilement de parcourir une centaine de Préfaces , qui, ^ès l'entrée, adreflent au public leur jufles plaintes fur un defordre fi criant. J'en ai retenu un petit nombre d'exem- ples,que je vaiexpofèr aux yeux du Lec- teur avec toute Fexaélitude, que ma mémoire me voudra permettre. Une de ces Préface commence ainfi :
Se mettre dans Vefprit d'être Auteur ^ dans un temps ou la PreJJe four mille y (Se
Une autre,
La taxe qtCcn a mife fur le papier ne diminue pas le nombre des petits Ecrivains qui infèrent y (sfc.
Une autre,
^and chaque Garçon Bel-Esprit- B 7 prend
3^5 P R E F ACE,
prend la plume en main, U eft ridicule d'entrer dam k Catalogue , i^ç.
Une autre ,
LorfqiiOn remarque quelle Friperie acca- hie à préfent la PreJ/e , i^c.
Une autre,
Monfteur ,
Ceft uniquement pour obéir à vos ordres^ que je me fais imprimer. A moins d'une raifon de cette force , qui voudrcitfe met" fre au niveau de cette Populace de petits Auteurs^ l§c.
J'avoue* que Tobjeclion , qu'une cou- tume il bien établie fournit contre moi , efl forte. On me permettra pourtant d'y répondre en deux mots. Première- ment, je fuis fort éloigné de croire , que le nombre des Auteurs fbit préjudicia- ble à notre Nation ; & je crois avoir vigoureusement plaidé pour le contraire dans plulleurs endroits de monOuvrage. En fécond lieu, je ne comprens pas trop bien le procédé qu'on veut me don- ner pour mo délie. J'ai obfervé qu'un
bon
PREFACE. 5P
bon nombre de ces Préfaces polies font de la même main , & quelles font com- pofées juflement par ceux-là , qui acca- blent le public par les produ6lions les plus z'oîumineufes. Le Lecteur ne trou- vera pas mauvais, j'efpere, que je lui débite là-delTus un petit Conte.
Un Charlatan, s'étant poflé dans la Place nommée Leicefter-fields , avoit at- tiré autour de lui une AiTemblée des plus nombreufes. Un de ceux qui la com- pofoient étoit un gros drolle, qui. étoic prefque étouffé par la preife. 11 s'écrioit à tout moment, Bon Dieu/ quelle chien^ ne de canaille s^eft attroupée ici? Ehy je 'VOUS prie , bonnes gens , faites un peu de place, ^el Diable peut avoir mis enfem-- hle cette populace ahonimahle ? Au Diable [oient les marauts , ajd mepreffent de cette force ? Homme de bien , au 7wm du Sei- gneur , ôtez de-là votre coude. Un Tiffe- ran , qui ie trouvoit tout près de cet animal plaintif, n'étant à la fin plus maître de fon indignation , & le re- gardant de travers : ^ue la pejfe vous crève , dit-il , B<£uf engraiffé que vous êtes. Dites-nous , au nom du Diable , qui d'entre nous tous contribue autant à hpre£eque vous? Ne voyez-vous pas que
votre
40 PREFACE.
'•^oire chienne de Figure prend plus déplace que cinq autres ? La place n'eft-elle pas autant à mus quà votre bedaine ? Met- tez vos diables d'inteftins dans une efpa- ce raifonnable ^ ^ il y aura place pour nous tous.
En voilà bien afTez fur ce fujet.
Il me relie encor à avertir mes Lec- teurs, qu'il y a certains privileges com- muns à tous les Ecrivains, donc je me flatte qu'on me laiiTera jouir en repos. Une de ces prerogatives veut que dans les endroits , où l'on ne m'entendra pas , on fuppofera qu'il y a quelque chofe de profond & d'utile , caché fous ces té- nèbres : une autre , que tout ce qu'on verra en lettres italiques fera cenfé contenir quelque chofe d'extraordinai- re , ou dans le genre fleuri y ou dans le genre fublime.
Pour ce qui regarde la Liberté que j'ai cru pouvoir prendre quelque fois de me louer moi-même, il nefl pas necefîai- re de l'excufer; puifque cette pratique eft fondée fur l'autorité fuffifante d un grand nombre d'illuftres exemples.
Je dois remarquer, qu'anciennement FEloge étoit unePénfion, qu'on rece-
voit
PREFACE. 41
voit de la main du public ; mais, les Mo- dernes, voïânt quil y avoir trop de pei- ne à la recueillir, ont depuis peu pris Higement le parti d'acheter le F/ef tout entier. Depuis ce tems , ils en pofle- dent le domaine a pur & à plein , & ils jouïfTent du revenu , comme ils le trouvent à propos. C'efl pour cette raifon , que quand un Auteur fait fon propre Paneg3'rique, il fe fert d'une ef- pece de formulaire ^v^r lequel il decla- re le droit qu'il a d'en ufer ainfi , ôc qui confilte d'ordinaire dans ces paroles , je parle fans 'vanité. Ce qui marque clairement, qu'il fe croit autorifé par quelque autre titre que r amour -propre. Comme la repetition de ce formitlairç pourroit être ennuieufe à la fin, j'aver- tis ici une fois pour toutes , que dans toutes les occafions où je rends juflice à mes propres talens, ledit formulaire efl fous-enténdu.
Je fens ma confcience fort au hrge de ce que , dans tout le cours d'un Traité fi travaillé & fi utile , je n'ai pas donné l'effor au moindre petit trait de Satire; ce qui elt l'unique article , fur lequel je me fuis hazardé à m'éloigner des fa- meux modelles , que ma Patrie a.produits
dan^
4t PREFACE.
dans notre age. J'ai obfervé , que quel- ques efprits fatiriques agiflent avec te public de la même manière, qu'un maî- tre d'école traite un méchant garçon qu'il vient fraichement de foéter pour le rendre meilleur. 11 comm.ence par lui mettre devant les jeux toutes les parti- cularitez du cas, qui ell: le motif delà corre6iion : il s'étend eniuite far la ne- ceiïité du châtiment-, & il finit chaque période par un bon coup de verges.
Si j'entens quelque chofe dans les îiiFaires de ce Monde ,nos Cenfcirs Fe- roient fort bien de s'épargner la peine de donner tant de coups de fouet inutile- ment. Il n'y a pas dans toute la natu- re un membre plus dur, ù. plus couvert d'un calus impénétrable, que les parties poflerieures du public, qui font égale- ment infenfibles, foit qu'on les attaque à coups de pied ou à coups de verges. D'ailleurs, plufieurs de nos Satiriques me paroiflent être dans une grande erreur, en s'imaginant, que, parce que les orties piquent, toutes les autres mauvaifes her- bes doivent avoir la même propriété. Cette comparaifon ne tend en aucune manière à diminuer l'opinion, qu'on doit avoir du mérite de ce dignes Au- teurs ^
PREFACE. 4}
teurs; car, cell une chofe trcs-conniië parmi les Naturalilles, que les mauvaifes herbes ont la prééminence fur tous les végétaux. Celt pourquoi le premier ^ ■Monarque de toute notre Ile, dont le gout étoit i\ fubtii &. ii rafmé , fit très- fagement, en ôtant la Rofe du Collier de notre Ordre, pour mettre le Chardoii h la place. De-là de profonds Antiquai- res ont conjecturé, que la démangeai- fon fatyrique , qui s'étend fi fort parmi nous, nous eft venue du Nord deTHe. Puilfe-t-elle fleurir long-temps ici ; puii^ lè-t-elle regarder de haut en bas le mé* pris des hom.mes, & égaler fon dédain pour le public à finfenfibilité qu'il a pour fes plus rudes coups j que fà propre Itu- pidité, ni celle defespai*tifans,ne l'em- pêche pas de pouffer fes généreux def^ feins ^ & qu'elle fe fouvienne toujours qu'il en ell de l'efprit comme d'un razoir, qui n'efl jamais fi propre à faire des bala- fres , que quand il a perdu fon tranchant.. Qu'elle n oubhe pas que ceux , dont ks Dents font trop pourries, pour pou- voir
* Jaques premier, grand Dodeur & petit Prince : on a fort joliment dépeint fon caraftere, & celui de la Reine Elifabet, dans cefeul vers Latin. ^\,cx crat Elifabet , ?jmic efi K^gina Jaiobus^.
44 PREFACE.
voir mordre vigoureufement, font très- bien qualifiez pour fuppléer à ce défaut par leur Haleine.
Je ne fuis pas fufceptible d e cette baffe jaloufie, qui pouffe le vulgaire à mépri- fer les talens qui font au-deffus de fa portée 5 & je fuis très-porté à rendre juftice à cette Se6le de nos Beaux- Ef. prits Britanniques. J'efpere auffi, que ce petit Panégyrique aura l'honneur de lui plaire, puifque j'y facrifie mes propres intérêts à fa gloire.
Il faut avouer auffi , que la Nature même a mis les chofes fur un tel pied , que , par la Satire, on acquiert de l'hon- neur & de la reputation à meilleur mar- ché, que par aucune autre production de l'efprit.
Il y a un certain Auteur ancien , qui propofe comme un problème , Pour- quoi les Dédicaces, &: d'autres ajforti- mens de flatterie^ ne roulent que .fur de vieux lieux-communs tout rouillez, fans k moindre teinture de nouveauté? Pourquoi elles font ^\ capables dejetter le Leèteur Chrétien dans le degout,& même , il l'on n'en prévient prompte- ment l'effet , de répandre la léthargie généralement par tout le Royaume : au
lieu
PREFACE. 4j
lieu qu'il y a fort peu de Satires, qui na- niment l'attention du public par quel- que chofe de finguîier ?
On artribue d'ordinaire cette mal- heureufe deftinée des Eloges à un défaut d'invention dans ceux qui fe mêlent de les débiter; mais, à tort: la verita- ble fblution de cette difficulté efl aifée & naturelle. Les Matériaux du Pané- gyrique , étant renfermez dans des bor- nes trcs-étroites , ont été épuifez il y a long-tems : car, comme la fanté ell uni- que , au lieu que les maladies font nom- breufes, & reçoivent de jour en jour quelques nouvelles compagnes ; de mê- me , les vertus font en petit nombre , mais les vices & les extravagances font innombrables, & le tems y ajoute conti- nuellement quelque nouvelle efpece. Ainfijtout ce qu'un pauvre Auteur peut faire , c'eft d'aprendre par cœur une liiie des Vertus Cardinales , & de les prodi- guer à fon Héros , ou à fon Mecenas. Il a beau les accommoder de différentes manières , & jetter quelque variété dans fcs Phrafes, le Le6leur eft bientôt au fait; il voit bientôt au travers de toute cette difference de fources, que tout cela n' eft
^,6 PREFACE.
^ue du ^ Cochon. L'Auteur n'en peui mais ; nos expreiTions ne fauroient aller plus loin que nos idées; &, quand cek ïes-ci font épuifées , les termes doivent de neceiTité fubir le même fort.
Mais 5 quand même le fujet du Pa- îiegyrique feroit aufîî fécond que celui de la Satire, il ne feroit pas difficile pourtant de trouver la raifon veritable, qui rend la dernière plus favoureufe que l'autre.
L'Eloge ne roulant d'ordinaire que fur une perfonne à la fois , qu'il nomme , ou qu'il defigne clairement , doit par- là, de necelîité, exciter l'envie de ceux qui n'ont point de part au gateau , ôl ibufrir de leur mauvaife humeur. Mais, la Satire ne nomme point les originaux de fes portraits : elle femble vifer à tous les hommes ; & , graces à notre vanité , aucun individu humain ne s^n croit l'objet particulier. Chacun rejette fage- ment fa part du fardeau fur les épaules du Monde entier, qui fontaffez larges dans le fond pour le foutenir.
Cette vérité d'expérience m'a fait rc-
fie-
* L'Auteur fait aîlufion ici à un Repas <dont parle Plutarque , où tous les mets n'étoieiit que du Fore diiFerçiaent ailaifonDc.
PREFACE. 47
flecliir plufleurs fois fur Ja difference qu'il y a à cet égard entre l'Angleterre & l'ancienne Athènes Dans la Républi- que d'Athènes c'étoit le droit hérédi- taire de chaque Citoïen, de chaque Poète , d'attaquer publiquement, & mê- me déjouer fur le Theatre, lesperfona- ges les plus illuflres, ixnCréon, imHy- perboius ^ un Alcthiade^ un Deynofthene, On les nommoit même, aiînquelepu- blic n'en prétendit point caufe d'igno- rance. Le moindre mot, au contraire, qui fembloit réfléchir fur le Peuple en general, étoit aulïï-tôt relevé & s'atti- roit une punition exemplaire, quelque diilinguée que fut la perfonne qui eut eu faudace de le lâcher.
Chez nous, c'efljuflement le Revers de la Médaille \ on y peut emploïer en fureté toute la force de fon éloquence contre la Société en general, & dire en face à tout un Auditoire même fesveri- tez les plus odieufes.
Vous pouvez declarer hardiment , q^ue tous les hommes ont pris des chemins tor^ tus \ quîl ne refle plus au ?Konde un feul homme intègre \ que notre âge eft la lie des fiecles\ que la [celer ate Jje l^ Vatheïf- 'me fe répandent parmi nous comme des ma- ladies
48 PREFACE.
Icu!iescontagieuJes\ que Jahonne-foia qmï'^ îé la Ter-fC ai'ec Aftrée, Vous pouvez vous étendre fur de pareils lieux-com- muns aufTi nouveaux que brillans , au- tant que votre éloquente bile le trouve à propos ; & , quand vous aurez fini , tous les auditeurs vous en fauront gré , comme à un Orateur, qui vient de ré- pandre un beau jour fur les veritez les plus utiles, & les plus precieufes.
Je dis plus: vous ne courrez aucun rifque, que celui d'épuifer vos poumons, en préchant dans l'Eglife de Covent- garden contre \ts Airs petits-maîtres , contre la Fornication, & quelque chofe de pis encore. Vous avez la liberté, en celle de Wbithall ^ , de déclamer contre rOrgeuil, la Dilïïmulation, &la BaflelTe de fe iailTer gagner par des préfens: dans celle, qui eil la plus fréquentée par les gens de Robbe, vous pouvez attaquer avec fureur l'Injuftice & la Rapine; & dans une Chaire bourgeoifejau milieu de la Cité , perfonne ne vous contellera le droit de vous emporter contre l'Avarice, l'Hypocrifie, & rExtoriicn. Ce n'ell quime balle \^xx,iç, à tout hazard au mi- lieu
•* L'EgliTc de la Cour»
F R E F A C E. 49
liC-u du Peuple j chaque Auditeur eft armé d'une raauête , & fait habilement éloigner la balle de lui & la renvoïer dans la multitude.
Mais, d'un autrecôt-é, n'allez pas vous tromper aflez groûlerement fur la natu- re des chofesjpour vous laiiTer échaper en public le moindre met touchant un tel^ qui a fait mourir de faim la moitié d'une Armée navale, & qui a cmpoi- fonné le relie ; ni touchant un autre , qui s'atache aiTez aux véritables prin- cipes de l'amour & de l'honneur, pour nepaïer aucunes dettes, excepté celles qui concernent le Jeu, & les Courtifa- nés. Ne dites rien d'un troidéme , qui troque les grands biens de les Ancêtres contre les maladies les plus infâmes, Taifez-vous fur le Chapitre de Paris,qui, gagné également par Fenus^^ parj/^- 7ion, écoute tout leur plaidoïé en dor- mant. Ne vous émancipez pas fur le chapitre de cet Orateur , qui fait de lon- gues Harangues dans le Sénat, avec beaucoup de méditation, très-peu de fens, ëc fort mx9.1-à~propos. Qiiiconque ofe entrer étourdiment dans un pareil d -tail doit s'attendre à être em.prifonné , pourfuivi en juicice, comme un Ca-
'ïome L C -lom-
^o PREFACE.
iomniateur , & declare coupable du cri- me qu'on nomme * Scandalum Magna* turn.
Mais, je ne fonge pas que je m'étends fur un fujet, où je ne fuis nullement in- térelTé, puifque je n'ai, ni talent, ni in- clination, pour la Satire. A cela près, je fuis fi fatisfait de tout le cours préfent des affaires humaines , que je prépare dé- jà depuis plufieurs années les Matériaux ^nn Panégyrique du Genre Humain^ au- quel j'ai defTein d'ajouter une féconde Partie intitulée,!)^/^ /^T^ modefle du Procc* dé de la Populace dans tous les Ages.
J'avois quelque envie de joindre fun & fautrede ces Traitez à cet Ouvrage-
'^ C'eft le Crime de médire de« gens titrez » contre lequel les Loix de l'Angleterre font trcs- fevères ; mais , comme on n'obferve dans ce Païs que la lettre des Loix , on a trouvé un moïen très-facile de dire pis que pendre d'un Grand Seigneur, ou de fa Famille j fans avoir rien à craindre. On le nomme même ; mais , on a foin de mettre des points à la place de quelques lettres; par exemplcjvoulez-vous dépeindre un Duc d'Or- mond des couleurs les plus noires ; mettez feule- ment Or. .nd, faites le rimer même fî vous vou- iez avec un terme duméme fon : laLoi n'a point de prife fur vous, quoi qu'il foit certain, de la dernière certitude, que c'çft CÇ SçiêUeUT qUSTOUS
m%it eu Qa ^n?»
PREFACE. ft
ci 5 en qualité d' Appendix ^ mais, voïani que mon livre de Lieux-communs fe rem- plit plus lentement que jen'avoiseipe- ré, j'ai trouvé bon de différer cette af- faire jufques a quelque occafion plus fa- vorable. D'ailleurs, j'ai été détourné de Texécution de ce deflein par un malheur domeftique , dont , felon la coutume des Modernes, je devrois ici informer le Leéteur bénévole. Cette particularité feroit d'un grand fecours , pour donner h ma Préface le volume , qui efl à pré^ fenten vogue , & qui doit ctre étendu à proportion que f'Ouvrage même cft petit. Néanmoins, malgré toutes ces coniiderations , je n'arrêterai pas plus long-temps, dans le Veilibule, l'impa- tience de mon Lecteur; &, lui aïant ducment préparé l'efprit par ce Difcours préliminaire , je fuis prêt à l'introduire dans les fublimes Myltéres qui iiiivenc
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LE CONTE
TONNEAU,
SECTION L
InîrQdudion,
Quiconque a l'ambition de ie faire entendre dans une grande prefTe "ell obligé de pouffer, de remuer les coudes , & de grimper jufqu'à ce qu'il puiffe s'élever à un certain degré de hauteur au-deffas de la multitude.
Or, toutes les Affemblées , quelques ferrées qu'elles foient, ont cette pro- priété particulière , qu'il y a de la place de relie au-deffus d'elles. La difficulté eft d'y parvenir; puifqu'il eft aufîî mal aifé de gagner le deffusfur le vulgaire, que de fe tirer des Enfers.
Evadere ad auras ^
HocOpiSy hlcJLahoreft,
Pouf
LE CONTE DU TONNEAU. ^
Pour y réulTir pourtant, les Philoib- phes de tous les âges ont pris le parti d'ériger certains édifices dans l'air; mais, malgré la réputation dont ces for- tes de batimens ont été de tout tems en poiTefïïon , je crois ( en foumettant mes lumières à celles des autres) que tous 5 fans en excepter le pannier ou fe fufpendit Socrate, pour faciliter fes Me- ditations, ont étéfujets àdeuxinconve- niens. Premièrement , leur baze étant pofée trop haut, ils ont été d'ordinai- re hors de la portée des yeux, & tou- jours hors de la portée des oreilles: en fécond lieu , leurs matériaux étant de leur nature fort '^ tra?ifitoires ont toujours fouffert beaucoup des injures de l'air, fur-tout dans nos pais iituez du côté du Nord-Ouefb
Pour
* Je crois que l'Auteur a en vue les Idées Me- tapKifiques de la plupart des rhilolophes, qui fem- blent le prerdre dans les nues, ou elles ne fauroient être atteintes par les fimplcs notions du fens- commun: c'cfl pour cette raifon , qu'il appelle leurs édiûc&s ti-anfîtoiyes , parce que les nuées •païïentvite. Si un autre entend ce pafTîige mieux que moi, je l'en félicite: Ôi û l'Auteur elldans cet endroit inintelligible , ou que Ion .'Ulegorie foit peu juile, tant pis pour lui.
f4 L E C O N T E
Pour furmonter ces obftacles , nos ancêtres out trouvé bon dans leur gran- de fagelTe , afin d'encourager tous les avanturiers, qui afpirent à l'élévation dont il s'agit , d'inventer trois Machi- nes de Bois 5 très-utiles pour tous ceux qui veulent parler fans être interrom- pus: ce font la Chaire ^ Y Echelle ^ & le ffhéatre anibidant *.
Pour ce qui regarde le Barreau, quoi- qu'il foit de la même matière, & delli- île au mém.e ufage , on ne fauroit ce- pendant lui attribuer avec juflice une quatrième place; parce qu'il efl à rès de chauffée avec /'^/^^//é?/V^ 5 & par-là fiijet à une interruption collatérale f. Le Tribunal lui-même , quoique placé dans une hauteur convenable, brigue- roit en vain cet honneur ; car , fi l'on veut remonter à fon Origine, on recon- noiirafins peine, que l'ufage , auquel on le deltine à préfent, répond avec une parfaite exactitude à fon inllitution pri- mitive ,
* Il s'agit ici des Harangues des Prédicateurs , des futurs Pendus, & des Charlatans.
f II eft permis & ordinaire aux Avocats , qui dans un Barreau font placez à la même hauteur les uns des J.utresj de s'interrompre très fou-
DU TONNEAU. sf
mitive , & que Fun & rautre ont une conformité entière avec F Etymologic da mot ^\ Il Vient de la Langue Phéni- cienne , dans laquelle il eit très-fignifi- catif, pQifqu'expliqué à la lettre il dé- figne u'/i lieu deftiné au fommeil. Sa fi- gnification ordinaire parmi nous ne s'é- loigne pas trop de ce fens original : car, ce terme de Tribunal exprime parm.i nous un fiége duément renverfé, & four- ni de couiTins , pour la commodité de inembrcs goûteux &affoiblis par Fâgc|
Senes ut in otîa tuta recédant,
Kien dans le fond n'ell mieux entendu , & plus juRe : il eil naturel que ceux , qui, dans leur jeunefle ont parlé long- tems 5 pendant que les autres dormoient, aient la permiiîion de dormir à leur ai- fe auiïï long -tems que les autres ba- billent.
D'ailleurs , quand il me feroit impoffi- ble de trouver la moindre raifon folide,
pour
* Bench veut dire en Anglois un Tribunal. S'il y a efl-eâ:ivement , dans la Langue Phéni- cienne, un terme compofé il peu près des mômes lettres, c'cft ce que j'ignore ; & j 'aime mieux le croire , que d'y aller voir.
C4
S6 L E C O N T E
. poar bannir \q Barreau ^le T'ribunalà^ là liile des Machines Oratoires , il me fuffiroit , pour leur donner l'exclufion , que je ne veux pas m'écarter d'un cer- tain nombre que j'ai refolu d'établir dans toutes mes Divifions , en dépit de tout ce qu'il en pourra coûter à mon bon- iens. Je ne ferai qu'imiter là- dedans plu-. lieurs Philofophes , & autres génies fu^ blimes, qui s'attachent avec pafîlon à im certain Nombre myllique , que leur imagination a confacré à un tel point, qu'ils forcent la Raifon h lui trouver pla- ce dans chaque partie de la Nature. Ils y reduifentj ils yajuflent, chaque gen- re 5 chaque efpéce : ils en joignent quel- ques-uns enfemble, en dépit d'eux & de leur dents ^ & ils exilent de leur Syilê- me ceux qui ne veulent abfolumentpas fe fôumettre àun-enchainement pareil Pourmoi5c'ert leNombre Trois,c'ell ce nombre />ri?/(9;;^, qui a toujours occupé mes contemplations les plus fiiblimes , & qui m'a dedoroagé de mes pénibles recherches, par des délices infimes. Auffi, le public verra-t-il bien- tôt fortir de k prelle -^mon ElTay de Panégyrique tait- chant
* Voyez le Catalogue des Livres que l'Auteur promet au public.
DU TONNEAU. $j
chant ce Nombre. Je me flatte d'y avoir démontré , par les preuves les plus con- vaincantes, que tous les Sens &tous les Elemens doivent être rangez fous les étendartsde ce Nombre Sacré ^ & déjà j'ai caufé une terrible defertion parmi tous ceux qui ont affecté jufqu ici de fuivre la bannière de fes deux rivaux. Sept 5 & Neuf. Je retourne à mon fu- jet.
De ces Macloims Oratoires., la premie- re en élévation , auiïï bien qu'en digni- té, c'eil la Chaire. Il y en a différentes fortes dans notre Ile ; mais, celles que j'eftime uniquement font faites d'un bois coupé dans la Forêt CaIydo?nenne *. Plus elles font veilles , & meilleures elles fonr^ à'caufe de la direction à\xSon^ &: pour
d'au-
* LTcoïïe s'appello/t anciennement Calyd9ryi.a ; & notre Auteur recoraandc le bois de ce païs pour les Chaires , parce que les Kon-conformii^ tes , qui font la plus grande ngure en Angleterrty font les Presbytériens , qui ont la même difci- pline, 6clesm.èmes opinions, que ceux delà Re- ligion dominante de l'EcoJJe.- Au reile , il loue ici la £gurc fimple & unie de ces Chaires ,. parc& que les Presbytériens , qui prétendeat à une plu» grande Sp'ritu.i/ite quo les .'i;/^//r,.'s;;j,rc font ur.cf affaire-de Confcience de bannir tout ornement d^' leurs Tçmples,
f8 E E C O N T E
d'autres raifons qui feront mentionnées: dans le moment. Leur degré de perfec- tion, par rapport à la taille &àlafigure, confilte , à mon avis , à être extrême- ment étroites 5 & deilituées de tout or- nemient.Il efl bon m.emejqu'elles n'ayent pas une eipece de Dais au deflus d'elles3 car, félon la règle ancienne, ce doit être le feul l'aij/eau découvert ^ dans toy tes les AiTemxblées où Ton en fait un legi- tim.e ufage. De cette manière, elles au- ront une reifemblance aifez grande avec im Pilori \ ce qui leur donnera une in- fluence eiricace fur les oreilles humai- nes.
La féconde Machine en que[lion,c'e{l \ Echelle , fur laquelle je ne m'étendrai pas. Les étrangers même ont remarqué , . ri la gloire de notre Patrie, que nous, furpafîbns tous les peuples par rapporta l'intelligence, & au veritable ufage , de- cette Machine..
Les Orateurs , qui s'y élèvent par dé- grez, n'obligent pas feulement leur au- ditoire par la charmante manière dont ils débitent leurs Harangues ; ils favo- rifent même tout le monde en les ren- dant publiques de bonne heuxe , avant que de les prononcer. .
h
Du TONNEAU. f^
Je regarde ces difcours comme le' trefor le plus choifi de notre éloquence Britannique: &aj'apprends avec joïe, que notre digne Citoyen & Libraire, le SitwvJeanDiiîton^ en a fait une fidelle & pénible Collection, quil adefleinde publier au premier jour en douze volu- mes in folio enrichis de figures • Ouvra- ge, aufîi curieux qu'utile, (Se digne de la main qui nous le communique.
La dernière Machine des Orateurs ell le l^béaîre amhida 'it, drefle avec beau- coup de Ç2ig2iCité^fubJo'vepluv}o^ i/ttri^ *vlis^ t? quadriviis. C'ell le grand le- minaire des deux autres ^: &. les Ora- teurs , qui y montent , font quelque- fois admis à figurer fur la premiere, & quelquefois fur la féconde , felon leur dif- ferent mérite, la liaifon, qu'il y a entre
ces
* Il paroit d'abord difficile de comprendre comment les Theatres des Charlatans font lefemV naire des Prédicateurs, & des Pendus. Mais, il faut entendre ceci d'une manière figurée. La Char'atanerie influe eiîe<fi:ivem<;nt,non feulement fur la conduite des Voleurs, qui dupent fouvent les hommes par une faulTe Ofientation, mais' encore fur certains Miniiires de l'Evangile, qui parviennent a la fortune & à la reputation par- une fa'iiTç Parade de Lumières Qp de FietSy
c 6
€o LEG O N T E^
ces- trois Machines , étant auiTi étroite qu il ell pofîîble de fe l'imaginer.
Il paroit évidemm«^,t , par ce que je viens de dire , que l'élévation du lieu eil abfolument requife pour s'attirer l'atten- tion du public : mais , quoique tout le monde convienne du fait, les opinions font fort diférentes fur la caufe ; & je penfe , quant à moi, que peu de Philoio- phes ont eu le bonheur de trouver une explication aifée & naturelle de ce Phénomène. Voici celle qui me paroit la plus profonde , & la mieux fuivie.
L'air étant un corps pefant, &, par confequent, felon le Syfleme d'Epi^ cure 5 tendant toujours vers la terre, doit indubitablement defcendre avec plus de force, quand il ell chargé de paroles, autres corps d'un poids confide-^ rable , comme il paroit évidemment par les profondes impreifions qu'elles font fur nous. Il fuit de-là, que ces paroles doivent être répandues d'une hauteur fufhfante , fi l'on veut qu'elles parviens nent à leur but, & qu'elles tombent avec allez de force.
DU TONNEAU, ëi
Corpoream enim vomn conftare fatendum
Et fonitum qiioraam pojfunt i?npelkre fe}> fus, Lucret; lib. 4.
Cette raifon acquiert encore un noi> veau degré de force par une obfervaticn très-commune ; favoir que , dans tous les auditoires des différentes elpécesd'Ora^ teurs 5 la nature elle-même enfeigne à ceux qui compofent rAfTemblée , à fe tenir la bouche ouverte, dans une po- fition parallèle à l'horifon , de manière qu'ils font coupez par une ligne perpen- diculaire qui tombe du zenith vers le centre de notre globe. Dans cette, ii- tuation , fi rAlTemblée eft compacte (^ ferrée comme il faut, rien ne fauroit tom.ber à terre , & chaque Auditeur emporte chez foi fa portion de la Ha- rangue.
11 faut avouer , qu'il y a quelque choie de plus rafiné encore dans l' Archi- te6luredesBatimens modernes deftinez aux Ouvrages Dramatiques. Première- ment, le Parterre s'abbaiile devant le Theatre, afin que, felon nos Remarques grécédentes , toutes les matières de C 7 poids
€z LE C Off TE
poids qui fe répandent de-Ià , qu'elles: foienc or , owplomb , puillent tomber tout droit dans les mâchoires de certains ani- maux nommez Critiques , qui les atten-^ dent la gueule béante, pour les dévorer. Les Loges , qu'en faveur des Dames on a placées de niveau avec le Théâtre , font arrangées en cercle, parce qu'on a obfervé que cette grande dozed'elprit, qu'on emploie à exciter parmi le beau Sexe certaines démangeaifons, fuivent ordinairement une route circulaire ^,
Cer-
* L'Efprît, qu'on emploie dans les obfcenitezj eft très-commun , & aifé à attrapper : c'efl prefque toujours la même chofe parmi les Au- teurs Dramatiques , qui veulent ahfolument fai- re rire, & qui remplacent} par ces fottifes, le fel comique qui doit régner dans les Comedies. C'eft pour cette raifon, que l'Auteur fait rouler cette forte d'elprit eii cercle. Il dit proprement ^ans l'Original , que cet efprit s'avance en ligne droite^ & va toujours dans un cercle. Peut-être veut-il dire quelquechofe, que je n'ofe exprimer' ici 5 & qu'on devinera de refte. J'ai pourtant trouvé à propos de préférer la premierre idée dans ma tradudlion. Quoi qu'il en foit , il a grand' raifon de ccnlùrer la licence des Auteurs Dramatiques de fa Nation : licence fi effrénée , que la manière de garder fa contenance eft de- venue un Art dau§ ks formes p.arrui Jç beau Sa-» xe-Anglois,
DU TON^^EAU. €^
Certains fentimens langoureux , & cer- taines penfées minces & étiques, s'élè- vent tout doucement par leur extrême légèreté jufqu'à la moienne region de la fale ; & là elles fe gèlent par le mo- ïen de l'entendement froid deshabitans des fécondes loges.
Le Galimathias & la Boufonnerie, qui font encore d'une plus grande légè- reté , montent avec aflez de précipita- tion au deffus de Faii' qui eft plus pefant, & fe pcrdroient certainement dans la voûte, fi le prudent Architecte n'avoit pas eu la précaution d'y pratiquer un quatrième étage , appelle le Paradis , & fi l'on n'y avoit placé une Colonie bigarrée, qui les arrête dans leur paf^ fage 5 & qui s'en failit avec ardeur.
Le Lecteur faura, que ce Sylleme Phyfico-Logical des Alacblnes Oratoires cache de grands Milléres , & que c'ell un type, unfigne, une emblème, une ombre , un fmibole , qui a une analo- gie exacle avec la République des Au- teurs, & avec les mefures qu'ils doi- vent prendre pour s'élever au deffus du; vulgaire.
Par la Chaire,doivent être entendus les Ecrits des Sayits moderaes de la Gran- de.
^4 LE CONTE
de Bretagne ; écrits ipiritualifez , épu* rez , debarailez de la craffe des fens & de la raifon humaine. Le bois pourri doit être , comme j'ai dit , la matière de cette machine, pour deux raifons; premièrement , parce que le bois pourri a la qualité d'éclairer dans les ténèbres; & eniecond lieu, parce que les cavitez en font remplies de vers: deux types, qui, maniez avec raddrefTe ordinaire des Commentateurs, fignilient clairement les deux qualitez principales requifes dans rOrateur, & les deux Deftinées qui attendent fes Ouvrages.
Pour l'Echelle, c'efl un fymbole natu- rel de la FaClion, & delà Poefie, aux- quelles un fi grand nombre de perfon- nes illullres font redevables de leur ré- putation. Elle eil le fimbole-de laFac- tion , parce que . . .
Hiatus in MS. * ♦ * * -^
Elleelllefimbole de la Poefie, par- ce que les Orateurs de cette efpece iî* aiflent toujours leur Harangue par une Piece de PoèTie *, qu'ils montent les
■r dé.
f^'L^S futurs Pçndits cbanteiit dçs Pfçaucies
DU TONNEAU. (Sf
dégrez de cette machine avec lenteurj^c que le Sort les précipite du haut enbas Jong-tems avant qu'ils en aient gagné lefommet. Enfin, FEchelle efluntype delà Poèfie, parce qu'on parvient d'or- dinaire à ce polie de diflin6lion,parun tranfport de propriété^ Se en confon- dant le mien ôclttien"^.
Parle Théâtre ambulant, font dépein- tes toutes les productions de l'elprit, qui ont une relation particulière avec le di- vertilTement des mortels. Telles font ces Pieces aimables intitulées , De TEfprit à deux liards ^ Grotefques de TVcftmiinfter'^ Contes facétieux-^ Les parfait s Railleurs^ & d'autres femblables -f.C'eil par elles, que les Ecrivains de Gruhftreet ont depuis quelques années fi noblement triomphé du tems, qu'ils ont coupé fes ailes, rogné fes ongles , limé fes dents , émoul-
fé
en Angleterre , quand ils font fur le pomt Je paffer le pas.
* Les Poètes font prefque tous Plagiaires.
f Le Lefteur François n'a qu'à mettre, à la place de ces livres , plufieurs ouvrages du cru de fon terroir , qui font du même acabit : il trouvera aflez facilement, fur-tout dans l'Etat florifTant où îe bel efprit eft à préfent en France , à quoi ap- pliquer avecjufteite ce que l'Auteur va dirçdçU Socictt de Qrvhfmçt ti. de k% Rivales.
£6 LE CONTE
fé fa faux, & reculé fon fatal Clepiydre.
Cefl dans le Catalogue de ces fa- meux Ouvrages , que j'ai laprefomtioii d'enregiflrer ce livre-ci, aïant eu de- 23uis peu l'honneur d'être choifi mem- bre de cette focieté fi vantée.
Je ne fai que trop les pernicieux def- feins qui ont été machinez dans ces der- nières années contre cet illuilre corps, par deuxfocietez nouvellement érigées, qui ont fait tous leurs ettorts , pour tour- ner nos Auteurs en ridicule , comme in- dignes du rang qu'ils occupent dans ia République des Lettres. Ceux, qui en font coupables , aprendront d'abord par leur propre confcience, quec'eil eux y. que j'indique. Le public n'a pas été Speâateur aifez indifferent de leurs ja- loux projets pour Ibufrir avec patience que les Academies de Gresham^ 13 de fFills ^jfondent leur reputation fur la rui- ne
^'Le College de Gresham^ &le Cafféde Wiïïs, Af- femblées de beaux Efprits , qui ne font gueres fuperieurs, que par la vanité, aux Auteurs de Grub- fii-eety à qui la Nation Angloife eft redevable de ies Vanx-de-Villes ^ Contes borgnes ^ en un mot de toutes les produ(5tions de l'efprit du plus bas ordre. L'Auteur va donner dans le moment quelques ^hLautiUons de leur iàvoir-faire»
DU TONNEAU. ^j
ne de la nôtre. Notre douleur devient plus fenfible & plus violente , quand nous confiderons leur procède à notre égard , non feulement comme injufle , mais encore comme ingrat, & contrai- re à la nature même. Le monde peut-il oublier , ces corps peuvent-ils oublier eux-mêmes , quand nos annales ne fe- roient pas aulïï formelles là-defllis qu'el- les le font 5 que l'un & l'autre ils font des pépinières que nou5 avons, non feule* ment plantées , mais encore arrofées ? On m'a informé que ces deux rivaux cnt dreifé les préliminaires d'une ligue contre nous , &: qu'ils ont refolu d'unir leurs forces, pour nous défier , par un Cartel , d'entrer avec eux dans une cora- paraifon de Livres produits de part & d'autre, tant par rapport au nombre qif à regard du poids. Comme notre Préûr dent m'a chargé de leur répondre , je vais m'en acquitteriez En premier lieu, je Ibutiens que leurpropofitionreffem- bîe à celle , qu'Archimede fit dans un cas moins important, & que l'exécu-^- tion en ell abfolument impoflible. Où trouver des balances d'une capacité af- iez vafle pour pefer ces volumes de part&d'auu*e?. Quel Arithméticien fe-
68 LE CONTE
ra affez audacieux , pour entreprendre d'en calculer le nombre ? En fécond lieu, je dis que nous acceptons le défi, à con- dition, qu'on nous défigne une perfon- ne impartiale, pour décider à quelle fo- cieté chaque livre, chaque traité, & cha- que brochure, doivent être attribuez. La décifion n'en efî: rien moins que fa* cile. Nous Ibmmes prêts à produire un Catalogue de plufieurs milliers de vo- lumes 5 fur lefquels notre Corps a un droit incontellable , âc que pourtant certains Auteurs révoltez ont l'audace d'approprier à nos ennemis. Ce ferok donc à nous une imprudence impar- donnable de reconnoitre pour nos Ju- ges ces mêmes Auteurs , dans un tems où les cabales & les intri- gues de nos adverfaires ont caufé une révolte fi générale contre nous , que les plus intimes amjs, qui nous refient encore , fe tiennent éloignez de nous , comme s'ils avoient honte de nous connoître.
Voilà tout ce que je fuis autorifé à dire fur un fujet fi mortifiant & fi mé- lancolique. Nous ne fommes nullement portez à nourrir une haine , qui pour- roit être égalem^ent fatale à tous les par- tis.
DU TONNEAU. 69
tis, &nous aimerions beaucoup mieux que ce different fût accommodé à l'a- miable. Notre corps eil tout prêt à recevoir à bras ouverts ces deux enfans prodigues , pourvu qu'ils renoncent à leurs Proftitîiées & à manger avec les Cochons, je veux dire, à leurs indignes occupations^ &, comme un père indul- gent, il ne manquera pas de leur rendre ià tendrefTe , & fa benedi6lion. Après rinconflance de toutes les chofes fublu- naires , rien n'a plus decredité les pro- ductions de notre focieté , que ce tour d'efprit fuperficiel, qui règne généra- lement parmi les Lecteurs de cet âge , qui font tropindolens pour creufer dans les entrailles des matières.
La Sagelfe pourtant eft un Renard , à qui fouvent on donne envainlachaife, Çi on ne. le force pas à fortir de fa tan- niere- c'efl un Fromage, qui efl d'autant meilleur, qu'il eft couvert d'une croûte épailfe, coriaiïe, & dégoûtante; c'efl du Ciiocolat , qui devient plus excellent a mefure qu'on approche du fond. La Sagelfe elt une Poule,dont il faut eiTuïer le chant defagréable , parce qu'il eft fuivi d'un œuf elle reffemble ï une noix, qui, fi elle n' eft pas choifie judicieufe-
ment
70 LE CONTE ^
m^nt , peut vous coûter une dent , & ne vous païer que d'un ver.
Cefl conformément à ces veritez , que nos fages Grubéem '^ ont toujours voulu conduire leurs préceptes vers notre efprit dans le Véhicule des fables &: des types. Peut-être les ont-ils plus ornées quelque fois, qu'il étoit necef- faire \ & par-là ces Véhicules ont eu le fort de ces Caroffes fi bien peints & dorez , dont l'éclat éblouit tellement les Spectateurs, qu'ils ne remarquent pas feulement celui qui en occupe le.fond. Nous nous confolons pourtant de ce mal- heur , parce qu'il nous efl commun avec Pitagore , Efope^ Socrate^ & plufieurs au- tres de nos iliuitres PrédéceiTeurs.
Néanmoins , afin que ,nile public, ni nous, ne foufrions pas davantage de ce défaut de pénétration, je me fuis laifle vaincre par Fimportunité de quelques amis^ &j'ai refolu d'entreprendre une DiiTertation laborieufe furies principa- les produ6lions de notre Société, qui, fous un extérieur alTez brillant pour con- tenter un Lecteur fuperficiel, ont envelo^ pé les plans les plus finis de tousles Arts
&
* Auteurs de CrulpcsU
D U T O N N E A U. 71
& de toutes les Sciences. Jeme fai fort de les expofer aux yeux des Curieux; (Se, s'ils font trop embaraiîez dans leurs enveloppes , je faurai bien les en tirer par le moyen de Vincifion^ ou de /Va.- ^nîlcition ^.
11 y a quelques années, qu'un de nos plus habiles Membres entreprit cet Ou* vrage important. Il commença par l'Hiitoii-e de Maître Renard \ mais, il ne vécut pas affez long-temps, pour pu- blier un traité fi utile, ni pour aller plus loin dans un fi grand deffein. On ne fauroit trop regretter ce grand homme , ne fut-ce que pour la découver- te qu'il avoit faite fur ce fujet , & com- muniquée à fes amis. La îbhdité n'en ell conteflée à préfentparaucim Savant de quelque Reputation^ <& perfonne ne doute que ladite Hilloire ne contienne un Corps complet , ou plutôt une Reve- lation, une Apocalypfe, de tous les Se- crets de la Politique.
Pour moi, j'ai pouffé cette entreprife beaucoup plus loin, ayant déjà mis la dernière main à mes Commentaires fur
plu-
* Moyen de faire fortir de quelque ^ndr<îit Tairou l'eau, par le moyen de la pomps.
ijt L E C O N T E
plufieurs douzaines de Traitez d'une pa- reille force. Je crois obliger le Lec- teur, en lui en donnant ici quelques idées fuffifantes pour le mettre au fait.
La premiere Piece *, à laquelle je me fuis attaché , c'efl le petit Poucet , dont l'Auteur étoit de la Secte de Pythagore, C'efl un traité ténébreux , qui contient tout le plan de la Metampficofe , & qui conduit l'âme dans toutes fes différentes revolutions.
Le fécond efl le Docteur Faufius , écrit par Artephius ^ un Auteur hon^ not ce & un adepte. Il le publia dans fa neuf- cent-quatre- vingt-quatrième année. Ce Sage procède entièrement par la voye de la réincrudatlon^ ou par la 'voye humide-. Le Mariage entre Fauflus & Hélène ne fertqu'à répandre du jour fur \2i fermen- tation du Dragon wâle^ ^ du Dragon femelle,
îVhitùngton £5? [on Chat efl l'Ou- vrage du miflerieux Rabbin Jehuda
Han-
* Les François n'ont qu'à fubilîtuer , à plufieurs âeces livrer ,163 Ouvrages parallèles de la façon de leurs Auteurs; les Contes de Peau d^ Ane -, les Contes de Fees y le Marcv de FeneJIe, Tabarin y
DU TONNEAU. 75
Hannafi , contenant la d^fenfe de Ja Gueriiara de la Mijha de Jerufaîetiz , ëi prouvant fa fiiperiorité fur celle de Bahilonc, contre l'opinion reçue.
La Bïche '^ la PanibercCei le Chef- d'œuvre d'un fameux Savant ^^ui exifte encore : le but de cet Ouvrage eft de nous donner un extrait iidéle de feize mille Auteurs Scholailiques, depuis Scot jufqu h BellaiTfîi^î.
Le Flacû?i de Grcmre. C'eft une Pi é- ce qu on iupole être ae la même main, & u'on regarde comme un Siiplém.enc du Traité qui precede.
Le Sage de Gotham^ cum Appendice, Ceft-là vericablemenr Un Traité d'une érudition immenfe: on peut l'apeller la fource originale de ces argUmens, quon poulfeapréfent avec tant de vi- gueur , en France & en Angleterre , pour défendre le favoir & lelprit des ^iodernes, contre la préfomption, l'or- gueil, Ôc Tignorance des Anciens. Cet Auteur a tellement épuifé cette matiè- re , que tout ce qu'on a écrit là-dcfuis depuis ne fauroit pafler que pour pure repétition, chez un Lecteur un peu pé-
né«
* Jiiin Dryden,
Tome L D
74 L E C O N T E
nétrant. Un Membre diilingué de notre Société a publié depuis peu un Abrégé de cette excellente Piece ^.
Ces petits échantillons fuffifent , pour faire entrer le public dans le goût de tout rOuvrage : il occupe à préfent toutes mes penfées,cc toutes mes études; & fi je puis y mettre la dernière main avant ma mort, je croirai avoir parfaite- ment bien emploie les pauvres refies dîme vie infortunée.
-j- Helasijen'aipasraifon d'attendre encore tant de vigueur d'une plume ufée au fervice de l'Etat , dans des DilTerta- tions pour & contre , fur les Confpira- tions des Papilles , fur les Loix d'ex- clufion, fur robéiffance pafiive, fur la liberté de confcience, &c. Je n'ai pas lieu de fattendre d'une confcience, qui tombe en lambeaux, & qui montre par- tout la corde à force d'etre retournée ; d une tète fracaffée par les coups de
barre
* M. Wotton : c'eft fon livre fur le {avoir ancien & moderne.
f C'eft ici une fanglante Satyre de plufieurs Au- teurs Mercenaires , dont Londres fourmille , & qui 5 vendant leur plume au plus offrant , écrivent tantôt pour une Faction , & tantôt pour une autre , & toujours avec une égale vehemence.
DU TONNEAU. 7$
barre de la fa6lion contraire ; ni d uiî corps confumé par certaines maladies mal guéries , graces à quelques Don- zelles & à quelques Chirurgiens, qui, comme il a paru dans la fuite, étoient les ennemis déclarez de l'Etat, & les miens , & qui foutenoient les intérêts de leur parti , aux dépens de mes jambes & de mon nez.
J'ai mis au jour quatre-vingt-onze brochures , fous trois règnes , ôc en fa- veur de trente-fjx factions : mais, voïant que l'Etat n'a plus befoin de mon encre, je me retire pour la répandre dans des Speculations plus affcrties au caraftere d'un Philofophe ; fatisfait de pouvoir me rendre cette juftice , que j'ai pafTé une longue vie Jàm offenfe envers Dieu i3 Jes Hommes.
Pour en revenir à mon fujet , j'at- tends de la juflice du public , que l'é- chantillon du Commentaire que je viens de lui doner , fufHra pour effacer de toutes les prod u6lions de notre Société une tache qui ne leur ell venue , que par l'envie & fignorance de nos Adverlài- res. Je me flatte , qu'on le perfuadera à la fm , que le mérite de cet Ouvrage s'é- tend plus loin 5 que les fimples agremens D i de
^6 L E C O N T E
de rerpnt& du ilile, que nos plus har- dis Calomniateurs neleur ont jamais ol£ difpuier.
Pour faire fentir cette beauté exté- rieure , aufîi-bien que le fens caché & myitique, j'ai fuivi exaclement les O- riginaux le plus généralement aprou- vez^ &, pour quil n'y manque rien , î'ai fait en forte , à force de donner la torture à mon efprit , que le titre % fous lequel cet excellent Commentaire doit être connu à la Cour & daus la Ville , réponde exaélement aux heureux modè- les que notre Société me fournit fi abon- damment.
• Je conviens que j'ai été un peu pro- digue à en multiplier les titres; mais, fai remarqué que ceft-là le grand goût parmi certains Auteurs , que jerefp^cte fcjxtraordinairement.
Ont-ils t-onr ^^eil-il pas raiibnnable , que les Livres.ces Fils du cerveau, aient rhonneur de briller par une grande va- riété de noms, aufîi-bien que les autres iinfans d'une qu-tlité dillinguée? No- ire
* ïl y a eu un temps 5 où en Angleterre on fe pîciifoit fort à donner aux livre? les titres les plus bilarres, C'cit encore le grand goCk en Aile- jnagne.
DU TONNEAU. 77
tre hmQuxDrrde^i s'efl hazardé même d'aller plus loin , en failant tous Tes ef- forts, pour introduire fulage de donner au même Livre plufieurs Parains '^.
C'ed une pitié , que cette belle inven- tion n'ait pas été mieux foutenue par une imitation exacte, autorifée par un exemple de cette force : j'ai fait de mon mieux, quanta moi, pour donner la vogue à cette mode:, mais, je ne Ton- geois pas alors , qu'il y a une malheureu- fe dtpenfe attachée à l'honneur de pro- curer des Parains \\ Tes Enfans, dépen- fedont on tire d'ordinaire de forts mai- gres revenus. La raifon m'en eft abfo- Uiment cachée: tout ce que je puis di- re, c'eil que, dans le cas dont il s'agit ici , j'ai perdu <& mes frais ô: la gloire que j e voulois m'acquerir par ce moïen . } 'a- vois emploie des meditations, 6c des efforts d'efprit prodigieux , pour couper* le Traité fuivant en quarante Sections ; mais, aïantfupplié autant de Lords de ma connoiflance d'en vouloir bien être les Parains , ils s'en font excufez tous , enm'envoïant dire, qu'ils s'en faifoient un cas deConfcience.
D 3 SEC-
* Ildcdîoit un même livre h plufîeurs gr:>nds Soigneurs.
78 LECONTE
SECTION II.
Commencement du Conte.
IL y avoit un jour un homme , qui avoit trois Fils delà même Femme, & d'une mêmie couche , ils étoient ve-? nus au monde d'une manière limiracu- leufe , que la Sage- Femme elle-même ne pouvoit pas dire, qui des trois étoin Y^iné. Le Père m.ourur , lorfqu ils étoient encore fort jeunes. Mais, avant que de rendre l'ame , il les fit ap- procher de Ton lit, & leur tint le dis- cours fuivant:
Aies Fils Je n ai j ardai s cherché les biens de ce Monde , i3 je n'en ai -point hérité de mes Pérès. C eft pourquoi,]' ai rêvé long-, tenis en vain fur les moïens de vous laijjer quelque chofe de bon {jf d"* utile, A la fin^ à force de foins 13 de dépenfes fje vous ai pourvus chacun d'un bon habit neuf ^^; les 'voici tous trois. Vous faurez , mes En- fans y
* Les habits , c'ell la Religion Chrétienne ; & le. Teftament, qui contient des préceptes fur la ma. niere de les porter, (Se de les conferverj c'cft Ixcriturc Sainte,
DU TONNEAU. 79
fjins^ que ces babils ont deux qualïtcz, particulières, La premiere eft , ([u^en les [oignant comme il faut^ ils auront tou- jours ce même air neuf ^ que -vous leur voïez à cette heure: la féconde ^ qu ils croit r ont dans la même proportion avec vos corps ^ s' étendant iy sélargijjant d'une manière a sajufter toujours à vos tailles, ivieîtez les^ mes Fils ^ afin que je les voie fur vous avant que de mourir — Fort bien-yfoïez propres^ je vous en prie ^ £5? aïe z foin de les vergeterfouvent. Vous trouverez dans mon F'eftament ,, que voici ^ toutes les inf- truciions nécéjjdires touchant la manière de Ici po'rter ^ ^ de les ménager : obfer- vez les exactement , ft vous voulez éviter les chatvmens attachez à la moindre tranf- greffon de ?nes ordres , £5? ft vous avez à cœur votre bonheur futur. J'ai ordonné encore dans ?non Teftament , que vous de^ meuriez tous trois cnfemble^ comme amis^ y corame Frères \ c'eft- là V unique moien Dour vous de profpcrer dans le monde.
Après avoir fini ce Difcours, le bon- homme moLirci;, à ce que ditriiilloire; & Tes trois Fils s'en allèrent enlemble chercher des avantures.
Je ne vous importunerai pas par le D 4 récit
So L E C O N T E
recit de celles , qu'ils rencontrèrent pen- dant les premieres fept années ^. Je dirai feulement , qu'ils fe conformèrent exac- tement au Teftament de leur Père, <& qu'ils gardèrent leurs habits en fort bon état. Au refte , ils parcoururent pluileurs pais, eurent a faire à un grand nombre de Géants, & eurent le bon- heur de déikire le monde de pluHeurs Dragons.
Parvenus à lagede fe produire dans le Monde, ils prirent maifon en ville, & fe mirent à faire l'amour aux Dames, iur- tout à trois d'entfelles, quiavoient la vogue, à favoir à la DucheiTe d'Ar- gent, à Madamie de Grands-Titres, & à la ComteiTe d'Orgueuil.
Ils furent d'abord affez mal reçus; mais, en aïant déterré lacaufeavec une grande pénétration , ils attrapèrent bientôt les bonnes manières. En moins de rien, on les vit écrire, rimer, rail- ler , chanter , parler & ne rien dire : ils beuvoient, fe battoient, juroient, prenoientdu tabac, &couroientlebon bord. Ils aîloient à la premiere reprè- fentation des Pièces de Théâtre , bat- toient
* LTglife Primitive
DU TONNEAU. 8r
toient le Guet, fe divertiffoient avec les belles , & s'en trouvoient fort mal. Ils donnoient aux Fiacres des coups de baton , au lieu d'argent. Ils s'en- dettoient chez les marclïans , ôc cou- choient avec leurs Femmes. Ils rof^ foient les Sergens, jettoient les vio- lons par la fenêtre , dinoient chez ^e plus fameux traiteur , & faifoient la digefljon au Café des petits Maîtres, Ils parloient des apparteniens , où ils n'avoient jamais mis le pied; dinoienc avec des Mylords, fans \ç.s voir; par- loient à l'oreille a une Duchefle , fans lui dire le moindre mot ; failbient paf^ fer le griffonnage de leurs blanchilTeuîes, pour des billets doux de qualité. Ils ne faifoient que revenir de la Cour, fans y avoir jamais été vus; iîs étoient au le- vé du Roi fîib tlio'^ dans une Compa- gnie iîs apprenoient par cœur une liile des Pairs du Roïaume , & dans une autre ils en farcilloient leurs difcours , d'un petit air foit famlîier.
Ils ne negligcoient pas fur-toui de comparoitre régulièrement dans l'Ai- femblée de qqs Sénateurs^ qui n'ont rien à dire dans le Parlement, o: qui par- ient haut au Caifé , où ils s'ajourmnt D f tûu$
SI L E C O N T E
tous les foirs pour remâcher les affîiires politiques, entourez d'un cercle de cu- rieux promts à ramafler leurs miet- tes.
Les trois Frères avoient acquis mille autres belles manières, dont le détail feroit ennuieux ; & , par confequent , ils paflbient avec juftice pour les Ca- valiers les plus accomplis de la ville. Mais, tout cela ne faifoit que blanchir; leurs Maitreflesreitoient toujours infen- fibles.
Pour en faire bien fentir la raiibn , il faut qu'avec la permiiïlon du patient Lefteur je m'étende un peu fur un point d'importance , qui n'a pas été funfamment éclairci par les Auteurs de ce fiecle-là.
Une nouvelle Secle s'éleva environ ces tems , & fes adlierans fe répandirent au long & au large , far - tout parmi le beau monde. Ils adreifoient leur culte à une certaine Divinité =^5 qui, felon leur Doctrine , s'occupoit journelle- ment à créer les hommes par une ope- ration mechamque. Elle étoitplacée,dans la partie la plus élevée de la maifon, fur
un
* Ufj Titi/lcffTe
DU TONNEAU. 85
un Alltel haut environ de trois pieds.
La Divinité y étoîtafTife dans lapof- ture d'un Empereur Oriental, avec les jambes croifées fous lui*.
A main gauche de l'Autel , Y Enfer fembloit ouvrir fa Gueule, pour dévorer les animaux, à la création defquels le l^ieu s'occupoit> mais, pour en rallen- tir la faim infatiable , certains Prêtres y jettoient detems en tems quelques pie- ces de -matière infcrme , & fouvent mê- me des membres entiers déjà vivifiez, que ce goufre afreux avaloit d'une ma- nière terrible k voir.
Cette Divinité paflbit pour avoir in-
ven-
* Il y a ici dans l'Original un pafTage qu'il n'efl pas poflible de mettre en François, parce que c'eft un badinage qui roule iur un mot équivoque. L'Auteur dit que ce Dieu ctoit accompagné d'un Oye , & que cet animal étoit honore dans ^on temple comme une Divinité fubalterne. Or le terme Go^j, Oye , fignine f.ul- {i le Clin-eau dont les tailleurs fe fervent pour aplatir les coutures. J'avertirai ici en même tems , pour rendre plus clair le pafTage qui fuit, que les Anglois donnent le nom d'Enfer à l'endroit où les tailleurs jettent les pieces d'é- toffe, qu'ils trouvent bon de s'approprier, & que nous nommons en François, par bad:n.îge> lail du tailleur,
D 6 ^
S4 L E C O N T B
venté la * verge , & Péguilk : û c'eH en qualité de Dieu des Mariniers , ou s'il faut prendre cette exprefTion dans un autre fens milterieux & allegori- qu 5 c'eit un point fur lequel jufqu'icî on n'a pas répandu le jour necelTaire.
Les Adorateurs de ce Dieu avoient un Syiténie deDcclrine, quirouîoit à peu près fur les Dogmes Fondamentaux , que voici.
L'Univers , difoient-ils , n'efl autre chofe, qu un habillement complet, qui revêt toutes chofes : la terre eit habillée par Fair , Fair par les Etoiles , & les Etoiles par le primuin mobile. Jettez les 3v^eux fur notre Globe, vous verrez que Veil un habit dans les formes, & d'un ^rès-bon goût ; ce que certaines gens ■apellent la T^r/^n'elt autre chofe, qu'un fur- tout avec des paremens verds. Qii'ell-ce que la mer, fi-nonune vefle d'un beau tabist Examinez chaque ou- vrage particulier de la création , vous verrez quelle habile couturière la natu- re a été, enhabilanttcusles i-egetaux à la Cavalière. De quelle perruque galan- te
* Une mcfur^ de trois pieds ; c'eil l'aunç A^ï*
DU TONNEAU ^f
te n a-t-ellepas coefféle betre? De quel beau pourpoint de fatin blanc n'a-t-elle pas ajullé le boalcan ? Pour faire court, l'homme lui-même eft-il autre chofe qu'une Micrci'cfie^ ou, pour mieux di- re 5 un habit complet , avec toutes ^ts fournitures ? Par rapport au corps, la chofe eilinconteltable; mais, à exami- ner même toutes les qualitez de fon ame , on n'y trouvera rien , qui n'ait one re- lation étroite avec les différentes piér ces qui compofent notre ajuftement.
La Religion eit un manteau ; f inté- grité eft une paire de fouliers ufez à for- ce de marcher dans les boucs; l'amour- propreeil un fur-tout, la vanité , une chemife : pour la confcience , c'efl un haut-de-chaufe , deftiné à couvrir la vo- lupté & l'ordure ; mais, qu'on lahTe tomber fort promtem^ent , quand on fc veut livrer à l'une , ou à fautre.
Ctspoftulata étant admis , il s'enfuit, par une confequence legitime, que les éires, appeliez improprement par les hommes habits , compofent réellement réfpece la plus finie des animaux , ou pour aller encore plus loin, font réelle- ment hommes , ou animaux raifonna- bles, N'elî-il pas évident , qu'ils fe meu- 1) 7 ventj
S(5 L E C O N T E
vent , qu'ils vivent , qu'ils parlent , 5: qu'ils s'acquittent de tous les autres de- voirs de la vie humaine ? Ces êtres ne fe promenent-ilspas dans les ruës?Nerem- plillent-ils pa« le Parlement , les cafFés , les téatres, & les temples de Cytheret 11 ell vrai, que ces annimaux, nommez vul- gairement habits , doivent être appeliez difFerement , felon la difference de la ma- tière & de la forme, qui les compofent.
L'Alfemblage d'une chaine d'or , d'u- ne robbe d'écarlatte doublée d'hermi- nes, & d'une baguette blanche, placé fur un grand cheval , efl un Lord-Mai- re. Certaines autres fourures , accom- modées d'une certaine maniere5Compo- fent un Juge ; & un mélange de toile fine , & de fatin noir , eil un E'vêque.
Il y avoit des Profefleurs parmi cet- te Secle, qui , quoi qu'ils admifTent effcn- tiellcment le même Syflême, ne laif- foient pas de raffiner fur certains points. Ils foutenoient que l'homme efl com- pofé de deux habillemens differens , l'un celejîe ^ Vautre artijiciel-^ dont le pre- mier elt le Corps , & le fécond FAme ; que Pâme étoit fhabit extérieur , & le corps rhabit intérieur -, que le dernier ell ex traduce^ mais que l'autre proce-
doic
DU TONNEAU. B7
doit d'une création , & d'une circomfu^ Jîon quotidienne. Ils prouvoient cette dernière partie de la propolition, par l'Ecriture , parce que dans eux nous nous mowoons , nous 'vi'vons., G? nous avons F être y cz par la Philofophie, parce que ces habits extérieurs font tout dans le tout, l^ tout dans cheque -partie. D'ailleurs , difoient-ils , feparez ces deujc habille- mens , & vous trouverez que le corps n'efl qu'une vile carcalledeltituéed m- telligence; &, par confequent, il ell clair que ce qu'on nomme h rihlt extérieur ào'it être Vanie, A ce Syitéme de Religion étoient attachez certains dogmes fubal- ternes , qui av' oient.une grande vogue. Les Savans fe diitinguoient fur-tout à déduire de-là les différentes facuîtez de lame. Chez eux, la broderie étoit grand fond à'efprit\ les franges d'or, agréable converfation-^ les galons d'ar- gent, repartie vive ; la perruque carrée , î^n tour d' efpr it particulier \ & un habit, chargé de poudre du haut enbas,étoic fine plaijlmterie. Ils foutenoient , d'ail- leurs, que tous cestalensvouloient être maniez avec une extrême delicateffe ^S>C, dirigez 'à.y<^Q grand jugement ^ felon les tems, & les modes.
Cefl
8S LE CONTE
C'efl avec beaucoup de peines, & par le moïen d'une Lefture infatigable, que jairamafle, chez les anciens Auteurs , ce Syflême de Théologie, & de Philofo- phie, qui paroit avoir eu fa fburcedans une manière de penfer, qui n'a rien de commun, ni avec les Syilcmes anciens , ni avec les modernes. En m'engageant dans ces pénibles recherches, mon but a été , moins de fatisfaire la cariofité du Le6leur, que de lui faciliter fintelligen- ce de pluiieurs particularitez de l' His- toire fuivante -, car, a moins d'être in- fbruitdesdifpofitions oùfe font trouvez les hommes, & des opinions, qui ont régné parmi eux, dans un fiéclefi éloi- gné, il ne fera pas en état de compren- dre les grands événemens, qui en font dérivez comme de leur fource.
Celt pourquoi, je ne puis trop l'aver- tir de lire & de relire , avec toute l'at- tention imaginable, ce que je viens d'é- crire fur ce fujet.
Je reprens le û\ de mon Hifloire. Nos trois Frères n'étoient pas dans un petit embarras, en voïant les fufdites opinions li généralement reçues & fui- vies par tout ce que la Cour & la Ville avoit de plus poli. Leurs maîtreffes ea
itoient:
DU TONNEAU. 8^
étoient tellement imbues , qu'elles étoient toujours au plus haut faite delà mode, & quelles avoient un profond mépris,pour tout ce qui relloit au delTous d'elle de répaiOeur d\m feul cheveu.
Cependant , le Père de nos Cavaliers leur avoit ordonné formellement, fous peine des châtimens les plus rigoureux, de ne rien ajouter à leurs habits, & de n'en rien oter, fans un ordre exprès con- tenu dans ledit Teftament. Il eft vrai, que ces habits étoient d'un bon drap, & d'ailleurs coufu fi délicatement, qu'on auroit juré, qu'ils étoient tout d'une pièce; mais, ils étoient fort unis,&pre{^ que deflituez de tout ornement.
A peine avoient-ils été un mois dan» la ville , que tout d'un coup la mode vint de porter des Nœuds d'Epaule : d'abord tout le monde devint nœud d'Epaule; il n'y avoit pas moïen d'aprocher des ruel- les , fans cette marque de diftinction. Une trille experience aprit bientôt aux trois Avanturiers, jufqu'à quel point cette piece leur étoit neceflaire : ils ne faifoient pas un tour de promenade , qu'ils ne reçuffent mille mortifications.
Quand ils alloient à la Comédie, le Portier leur demandoit , s'ils ne vou-
Ipient
5?o LECONTE
loient pas fe mettre au Paradis ; appel- loient-ils un fiacre, le cocher les prioit de monter fur le derrière en attendant leur maître; lorfquils entroient dans un Cabaret, le Garçon leur difoit obligeam- ment, on ne 'vend point de h'iere ici ^ mei amis\ & s'ils vouloient rendre vifite à quelque Dame, le Laquais les arrétoit à la porte , pour les prier de lui dire feulement leur meiTage, & qu'il leur rendroit réponfe dans le moment.
Dans cette malheureufe fituation, ils ne manquèrent pas de confulterleTef- lament de leur Père. M.2i\s ^ahum filen- tium furies Nœuds d: Epaule, D'un côté, robéiffance étoit un point abfolument necelTaire; mais, de l'autre , fans les îsl'œuds d'Epaule^ point de falut. - Après une meure deliberation, un des Frères , plus lettré que les autres, s'avifa d'un expédient. Ileil vrai, dit-il, que le Teftament ne fait point mention des Nœuds d'Ep aille ^totide ni verbis \ mais, je conjeélure , qu'il en parle incluiivement, ou totidem fiilahis ^'\ Cette diflinclion
fut
* Les fuSîi'litez de l'Ecole, & les diftinclions re-? cherchées, font fort propres à eloigner les hommes du bon-lens.& n'ont pas peu contribué à introduire Jçi abus dans la Religion Chrétienne,
crm Z ^:fiz^.^i
DU TONNEAU. pt
fat d'abord goûtée, & l'on fe mit de nouveau à examiner ; mais, une malheu* reufe étoile avoit tellement influé là- delTus,que la premiiere fyîlabe ne fe trou- voit pas dans tout l'écrit: néanmoins, celui qui étoit l'Auteur de cette inven- tion reprit courage. Mes Frères , dit- il , ne vous affligez pas : l'affaire n'eft pas encor tout-a-fait defeipérée. Si nous ne trouvons pas ce que nous cher- chons, tot idem "verbis^ mtotidrmfillahis^ je me fais fort de le trouver , totîdem Ut^ ter is. L'expédient parut merveilleux,& les voilà aufli-tôt à l'ouvrage. En moins de rien, ils firent un recueil des lettres fuivantes N,U,D,S,D,E ,P, A,U, L; E; mais, ils avoientbeau///r^/fr par- tout, la féconde lettre 0£ neparoilfoit nulle-part *. La difficulté fembla d'abord importante j mais, le Frère à diilinclions,.
qui
* Nœud d^ Epaule c^ ex'pnmé ■p^r Shoulder-Knot en Anglois: c'efl dans ronginalfur h Lettre K^ qu'on ne prononce point , que roule la fubtile dii- tin<ftion du plus grand Clerc d'entre les Frères. Il eft impoiTible de rendre tout ce qui fe dit là-dcfTus, en François; mais, pour y fubftituer un Equiva- lent, je me fuis attaché à l'a-, quin'eftpas tout-a- fait utile dans le mot Nœud , qu'on peut écrire tout de même par un e fimple.
5>ï L E C O N T E
qui étoit en train de faire merveille, trouva bientôt de quoi remédier à cet inconvenient. Selon lui, rO£ étoit une lettre pedantefque, qui n'étoit d'aucu- ne utilité , & qu'on poiivoit remplacer facilement par un E iimple, qui faifoit dans le fond le même effet.
Voilà la difficulté évanouie : ils font évidemment autorifez, àfuivrelamode, jurepaierno'^ & mes Damoifeauxfe car- rent dans les rues avec des Neuds d'E- paule auffi copieux & auili flottants, que ceux d'aucun Fils de bonne Mere.
Comme le bonheur de ce monde eil fujètà pafler comme un éclair, les mo- des, dont ce bonheur dépend entière- ment, étoient foumifes à la même in- conilance dans ce iiécle-là ^ & le règne des Neuds d'épaule fut de courte du- rée.
Un Seigneur,arrivé nouvellement de la Cour de France, s'étala en public, tout couvert d'une cinquantaine d'aunes de galons d'or parcourant exaclement les Méandres^ où les conduifoit la mode deflinée à régner à Paris pendant le mois courant. Deux jours après, tout le mon- de parut habillé d'or en barre: quicon- que ôfoit paroitre en compagnie fans
DU TONNEAU. §^
celte perfeclion , avoit l'air au fîî hon- teux qu'un Eunuque, &étoittoutaufli mal reçu des Femmes. Qiiel parti pren- dront ici mes gaians? Ils ont donné déjà une entorfe aiTez violente à la der- nière volonté de leur Père. Elle ne dit rien du tout fur ce nouvel article bien plus important que le premier. Le Neud" d^ Epaule^ n'étoit qu'un petit ornement détaché & fuperficieliau heu que le galon d'or caufe une alteration plus confi- derable , puifqu'il adhère en quelque forte à la llibitance même de la choie. Le m.oyen donc d'en porter fans un or- dre pofitifl
Il arriva heureufementdanscetems, que le Frère favant venoit de lire les JJlalecfiques d'Arillote , & particulière- ment fon merveilleux traité de r interpre- tation , qui nous enfeigne h trouver en tout palîlige tous les fens du monde, ex- cepté celui de FAuteur^ Ouvrage utile par conlequentaux Commentateurs des Révélations, qui expliquent les Prophé- ties , fans entendre un mot du texte Ori- ginal.
Eclairé de ces nouvelles lumières, il apoltrophe fes Frères de la manière fui-
vante.
94 LECONTE
vante *. apprenez ^ mes chers Frères., qu'il y a deux fortes de Teftamens , Nun- cupatorium,£5f Scriptoriumj que le Tejla^ ment écrit , que nous avons devant nos y eu x^ ne fait pas mention de galons d'or , bien loin d'en ordonner pofttivement Tufage» Conceditur. Mais ^fi on foutient la même chofe par raport à une dernière volonté ex^ primée de vive voix '^ negatar: car^ mes Frères^ vous vous fouvenez bien fans dou^ te , que , dans notre enfance , nous avons entendu dire par un certain quida'm^ qiiil avoit entendu dire d'un valet de notre Pe^ re , qu'il avoit entendu dire de notre Père lui-même , que nous ferions bien de char» ger nos habits de galons d'or , des que nous aurions af/ez d'argent^ pour en acheter.
Sur mon Dieu , il n''y a rien déplus vrai , s'écria un autre Frère. Je'menfouviens
par-'
* L'Auteur badine ici avec tout refprit imagi- nable fur la Tradition fur la quelle l'Eglifc Romai- ne appuie toutes les impertinences , pour icfquel- les elle ne trouve pas la moindre baze dans la Ré- vélation. Cette Tradition, quoi qu'aime qui vive ne fâche ce que c'eft, nice qu'elle nous dit de bon j pafTe pourtant pour avoir une autorité égale a celle des Livres facrez. Il eft bon même, qu'elle ne dife rien du tout : c'eft le vrai xnojen de lui faire dire tout ce que l'on veut.
DU TONNEAU, pf
parfaitement bien , ajoute le troifiéme ; &, fans s'alambiquer le cerveau d'avan- tage, ils fe mirent à acheter le galon d'or le plus large de tout le quartier, & fe firent braves comme des Mi- lords.
Qiieîque tems après, la mode vint de doubler \qs habits d une petite étoffe de fatin couleur de feu *. AufTi-tôt un mar- chand en porta un échantillon a nos Ca- valiers. Reverence parler ^ MeJJlcurs ^ leur dit-il , Mylord Cuts ^ le Che'valier Walter ont fris hier au foir des doublures de la même pièce : ^'ous ne /auriez croire la
quan^
* Il eft apparent que, par cette doublure de fa- tin couleur de feu , on entend ici la doctrine du Purgatoire , avec toutes fes dépendances , de laquelle les livres facrez ne difent rien, quoique cefoitunpoint tres-eflentiel. Le PaiTage duTef- tament, qui ordonue aux Frères de fe precau- tionner contre le feu , fait alluflon à un palTage de St. Pierre , oîi il efl fait mention de feu , mais d'une manière qui n'eft nullement appli- quable aux flammes du Purgatoire. Le Codi- cille, que le Frère Lettre hit ajouter au Teftamcnt , & qui , a ce qu'il dit , fut écrit par un Palfrenier de fon Grand- Père, defigne les Livres Apocr)-- phes, qui n' nt aucune autorité. IJs comman- dent de prier pour les morts ; & en voila aiTcz pour les mettre dans le rang ^ es Livres facrez^ quoiqu'ils en renverfent les Préceptes.
P5 LE CONTE
quantité que f en 'vends '^ (^ je fuis fur , que demain matin à dix heures il ne m'en refie^ ra pas de quoi faire un Pelotton à ma Femme,
Là-defllis , nouvel examen du Tefla- ment. Le cas demandoit un ordre pofl- tif j aujfïï bien que le précédent; puifque la doublure eft confiderée par tous les Auteurs orthodoxes, comme étant de l'efTence de l'habit. Tout ce qui parue les favorifer en quelque forte étoit un Avertiflemxent contenu dans ladite der^ niere 'volonté de le précautionner con- tre le feu , & d'avoir foin d'éteindre leurs chandelles , en fe couchant. Ces mots , reclifiez par un Commentateur adroit, pouvoient bien aller jufqu'à ap- procher aflez d'un commandement po- iitif; mais, comme ils ne tranquilhfoient pas encor tout-à-fait ces confciences ti- morées, le Frère Dodîeur^ refolu de re- médier une fois pour toutes aux incon- veniens prefèns & futurs , fe mit à ha- ranguer de nouveau. Je me fouviens, dit-il, d'az'oir 'vu plufieursTeftamens ^ oh il étoit fait inention d'un Codicille annexe^ qui eft ccnfé faire partie du Teftament^ i3 avoir la même jiuiorité. Or , le Teftament de notre Père n'^ft pas accompagné d'un
tvl
DU TONNExVU. 5)7
tel Codicille , f> , par confequent^ de ce coté* là , il eft ma-nifeftiment défeclueu'^.
Ceft pour cette rai f on , que f ai refolud^y en attacher un habilement. Jen fuis déjà, en pojfejjlon depuis long-terns : il a étédrejjé par un F alf renier de notre Grand-Pcre-^ iy 5 par le plus grand bonheur du 7nonde , // y eft parlé fort au long de ce même Jdtiît couleur de feu.
Ce projet paiTa avec le même con^ lentement unanime. Un vieux parche-. min ridé eil attaché au Teftamicnt en guifede Codicille: on achette lefatin^ éc on le porte.
L'Hyver fuiA^ant, unAcïeur, gagné exprès par le corps des Faifcurs de Fran- ges^ joua ion role dans une Pièce nou^ velle 5 tout couvert de franges d'argent ; & , par-là , conformément à la louable coutinue , il en introduifit la mode. Les trois Frères confultant là-defllis de nouveau le Tellament en queflion, ils y trouvèrent à leur grand étonnement ces paroles accablantes : y ordonne £5? commande à mes trois Fils de ne porter ja- mais des franges d'argent fur leurs habits ^ ni à Ventour dlceux. Ces mots étoient fuivis d'une longue lifte de punitions , dont ils étoient menacez , en cas de d^s-
tome L E obcif-
^8 L E C O N T E
obeifTance. Plus les difficiiltez font grandes , plus il y a de gloire à les fur- mo nter. Un Article fi foudroïant ne découragea pas celui des Frères , dont j'ai déjà fi fouvent loué l'érudition. C'é- toit un homme expert dans la Critique, & il avoit trouvé dans un certain Au- teur, qu'il nenommoit pas pour certai- nes raifons, que le itvmQ frange ^ men- tionné dans le Teflament , fignifie aufîi un manche-à-halai \ & , felon lui , c'étoit dans ce fens-là qu'il falloit le prendre en cette occafion. Un de fes Frères dé- clara avec humilité , qu'il n'étoit pas de cet avis-là , à caufe que l'Epithéte , cC ar- gent , ne lui paroilloit pas tout-à-fait applicable à un manche à-balai. Il eut pourréponfe, que cette Epithétc de- voit ctre entendue dans un fens miile- rieux & allégorique ^ mais, il ne lailTa pas d'objeéler de nouveau , qu'il ne com- prenoit pas pourquoi fon Père leur au- roit défendu de porter des manches-à-
* Il s'agit ici probablement de l'etabliffement ^u Culte des Images, que les Dofteurs de TEglife Romaine fauvent par la merveilleufe diftinction entre ditlie Si, latrie , deux termes compofez de différentes lettres: & en voilà aflez pour aller di- rectement contre une Loi formelle de D^eu.
DU TONNEAU. ^j
halaï fur leurs habits ; précaution inu- tile , & même impertinente. Son Frè- re là-deilus prit un air grave, & l'arrê- ta tout court , comme un homme qui parloit avec irrévérence d'un mifiere , quijfans doutCjétoit très-fignificatif , & très-utile 3 mais, dans lequel il n'étoit pas permis à la Raiion humaine de creufer trop avant.
Cette réponfe fenfée mit fin à îadil^ pute \ & comme le Teflament du Père perdoit chaque jour quelque chofe de fon Autorité , on prit d'une manière docile ce joli tour de Critique, dont je viens de parler , pour une PermifTion dans les formes de fe jettera corps per- du dans les franges d'argent.
Quelque tems après, une vieille miode fut remife fur pied. C'étoit une bro- derie à la Chinoife chargée de Figures d'f ïommes , de Femmes , & d'Enfans ^'^
Dans cette occafion, il ne s'agiiToit pas feulement de confulter la dernière volonté du Père: les Damoifeaux ne fe reffouvenoient que trop de l'horreur
qu'il
* On voit aflez qu'il s'agit ici de l'Adoration des Saints mis a la placodes Divinitez nombreu- ses du Paganiime.
E 4
100 L E C O N T E
qu'il avoit toujours témoignée contre cette mode. Ils favoient que , dans plu- fieurs Articles drelTez exprès , il l'avoit deteitée ^ & qu'il leur avoit donné fa maledièlion éternelle, s'ils étoient jamais aflez hardis pour lafuivre. Malgré tant ■de déclarations 11 formelles , il ne fe pafla pas deux jours , qu'ils neportalfent cette mode jufqu'à l'excès. Ils alle- guoientenleur faveur, que ces Figures n'étoient point du tout les mêmes , qui avoient été en vogue autrefois , & dont le teflateur avoit voulu parler : d'ailleurs, ilsneportoientpas cette bro- derie , dans le fens dans lequel elle leur avoit été défendue ; mais , uniquement , pour fuivre une coutume , qui tendoit au bien public. A leur avis, ces Arti- cles duTeilament dévoient être inter- prétez cum granç falls.
Les modes étant fujettes à une revo- lution perpétuelle, le Frère à diil:in6tions fe laifa à la fin de chercher des échap- patoires , & de iuter contre des obfta- clés, qui fefuccedoientfansceffelesuns aux autres. Il voïoit ^qs Frères , aufli bien que lui , refolus à s'afTujettir à la mode , à quelque prix que ce fût : ainfi , il ne lui fut pas difficile de ksdétermi^
ner
DtJ TONNEAU. lot
lier a renfermer le Teltament fatal , dans un Coffre -fort , qui leur étoit venu de Grèce ou dlta]ie3 & à ne l'alléguer déformais, que dans les cas où il s'ac- corderoit avec leurs intérêts.
Conformément à cette refolution , quand la mode vint de porter un nom- bre infini d'éguillettes ferrées d'argent, notre favant Critique prcilonça ex Ca- ihedra , qu'ils étoient autorifez à porter 'de ces éguillettes, Jure Paterno. Qj.i"il étoit bien vrai, que la mode aîioit un peu au delà de la permiiïïon que leur aecordoit le Teilament : mais , qu'en qualité de Succeffeurs de leur Père , ils avoient le pouvoir d'y ajouter certaines claufes , pour l'accommoder au bien pu- blic 3 &, quand même ces claufes nau- roient pas une liaifon exaéle avec le Tef- tament , qu'il falloit pourtant les admet- tre, de peur de tomber dans certaines incongruitez , ne multa ahfurda fequc-^ rentur. Cette décifion pafTa aufii-tôt pour Cano'/iicale ^ & , le Dimanche fui- vant, ils parurent à lEglife tous lar^ dez d'éguillettes.
Ce Frère avoir acquis par fon favoir
une {\ grande reputation , que fes affai-
re.5 aét^nt pas en irop bon état , il
E \ eut
102 L E C O N T E
eut le bonheur d'etre placé chez un certain Lord , pour avoir foin de Té- ducation de Tes Enfans. Ce Seigneur étant mort quelque tems après : il fut donner un tour fi adroit à quelques paf- iages du Tellament de fon Père , qu'il y trouva un titre pour s'approprier les biens de feu fon Maître. 11 en prit auffi- tôt poiTeiTion: il en chalTa les élevés ^ & donna leurs appartemens à fes Frè- res *.
* Ceci fait allufîon à la Proteârion que les Em- pereurs ont accordée jadis aux Papes , qui , peur récompenfe, fe font nichez dans leur Ville Ca- pitale , & ont uiurpé peu à peu ces Provinces. d'Italie^ dont ils font encore jufqu'ici Princes Temporels,
SEC-
DU TONNEAU. 10}
SECTION III.
'Digrejfion touchant Mejjieiirs les Critiques,
Quoique jiifqu'ici j'aye pris toute ^ Ja précaution polllble, pour flii- vre exactement les règles, & la maniè- re d'écrire, de nos llluitres JModernes, je me vois cependant, par un tour que me joue ma malheureufe mémoire , dans un égarement, dont il faut que je me tire, avant que jepuifle avecbien- féance continuer la tractation de mon fujet. J'avoue avec honte, que c'eft une négligence impardonnable d'y être entré fi avant, fans avoir adreiïe à nos Seigneurs les Critiques les difcours ufi- tez, tant expojiulaîoires^ &i JuppUcatoi' res ^ que àép^écatoires.
Pour les en dédommager, je prends ici humblement la hardieife de leur pre- fenter une courte DiiTertation fur eux- mêmes, & fur leur art. Je vais en exami- ner brièvement l'Etimologie &laGéné- alogie , & le confidérer, tant par rapport k l'état, où il fetrouvoit autrefois, qu'à
E 4 ré-
IG4 LE CONTE
l'égard de celui où nous le voïons pré- lentement.
Par le mot Crkiques^ fi ufité dans nos converfatioris d'aujourdhui , on a enr tendu autrefois trois elpeces d'hommes fort différentes, felon ce que jen ai pu découvrir dans les livres , & dans les brochures des Anciens. Ce terme defi- gna d'abord desperfonnes, qui s'occu- poient h inventer & à établir certaines règles, pour eux-mêmes, &pour le pu- blic, par l'obfervation defquelles un Lec- teur judicieux pouvoir fe rendre capa- ble de décider des produ6lions des fa- vans , entrer dans le vrai goût du fu- blime & du merveilleux, &diflinguer les véritables beautez du flile ou de la matière 5 d'avec le faux brillant qui le^ imite. Ils s'efforcoient , dans leurs Lec- tures, à remarquer ce que les livres a- voient de àèÏQdL^itux^t mutilité ,\d. fadeur^ Vabfurclité. Mais, ils s'y prenoient avec la' même précaution , dont fe fert un hom- me, qui paiTe par une ruëfale. S'il jet- te un œil attentif fur les tas de boue qu'il rencontre en fon chemin, ce n eft pas dans le deffein d'en examiner la cou- leur, d'en prendre les dimenfions, d'y goûter, ou de s'y vautrer j c'efl uni- que-
DU TONNEAU. lof
quement pour s'en tirer le plus propre- ment qu'il lui efl pollîble.
On prétend, mais à tort, que ces perfbnnes-là ont véritablement compris \q ferîs littéral do, \cnv dérwmination^ & qu'une partie confiderable du devoir d'un Critique eft de rendre juflice au mérite. Un Critique, dit-on, qui ne lit, que pour chercher les occalionsde cenfurer , reflembleà un Juge, qui pren- droit la refolution de condamner h. la potence tous ceux qui paroitroient devant fon tribunal.
En fécond lieu, on a deligné , par le terme de Critiques^ ces Reilaurateurs du favoir , ces hommes fa vans , qui ont tiré les belles Lettres du tom.beau, qui les ont délivrées ào^Fersj &:qui ont fe- coué la poufTiere qui couvroit les Ma- nu fcrits.
Il y a déjà quelques fiécles, que ces deux races ont été abfoiument étein- tes > &, par confequent, il ieroit fort inutile d'en parler plus au long.
La troifiéme & la plus noble efpc-- ce efl celle des véritables Critiques , dont Torigine efL bien plus illuflrc que celle des autres. Chaque veritable Critique eft un Demi-Dieu de naiiTance , puifqu'i 1 E s à^-
îO(^ L E C O N T E
defcend en ligne direcle de Momus & de Hybris , qui engendrèrent Zoïk y qui engendra Tigellius ^ qui engendra fc? Ci£tera premier du nom , qui engen- dra Bentley , Rymer , Perrault , & Z)(?«- 7?/j , qui engendra t3 cetera fécond du nom.
Ce font-là ces Critiques , qui de tous tems ont prodigué tellement leurs bien- faits à la République des Lettres, que la reconnoiffance de leurs Admirateurs eft allé jufqu'à leur chercher une origi- ne dans le Ciel , à côté de celle de Thé- fée, dePerfée, d'Hercule, & d'autres Bienfaiteurs du Genre-Humain.
Mais , la Vertu Héroïque même n'a pas toujours été exemte de la Calom- nie. On a ofé obfcurcir la gloire de tous ces grands hommes, en foutenant, que , fam.eux par leurs combats contre ies Geans , les Dragons , & les Bri- gands , ils avoient été plus nuifibles eux- mêmes à la Société humaine , que les Monftres qu'ils avoient vaincus \ & , qu'après les avoir détruits , ils auroient bien fait d'exercer la même juftice fur leurs propres indi'vichis. Hercule Fa fait avec beaucoup de generofité 5 ce qui lui a procuré plus de temples, & plus
d'en-
DU T O N N E A U. Ï07
d'encens , que n'en ont obtenu les plus ilkiilres de ihs compagnons.
Ceit pour cette raifon, je croi, que certaines gens fe font mis dans Tefprit, que chaque z-eritable Critique , après avoir achevé fa tache , feroit une œu- vre très-méritoire & très-utile pour le bien public du monde favant , s'il vou- loit bien s'attacher à une corde un peu forte , ou fe précipiter d'une hauteur un peu raifonnable. Ils font même d\i fentiment, qu'il nefaudroit donner pla- ce à perfonne dans le Catalogue des l'-ais Critiques , avant qu'il eut mis fin à cette perilleufe avanture.
De cette origine celefte d'un art fl noble , & de fon étroite analogie avec la Vertu Héroïque , on peut déduire ai- fément les devoirs d'un 'vrai Critique. Il doit parcourir la Republique des Let- tres, pour donner la chaffe aux défauts monftrueux , qu elle nourrit dans fon fein^ forcer les erreurs à fortir de leurs niches, comme Cacus de fa Caverne. Il faut qifil les multiplie, comme les tctes de l'Hydre; & quil les ramaile, comme le fumier de l'Etable d'Augée. 11 faut 5 fur -tout , qu'il pourfuivc fansre- E 6 la-
îog LE e O N T E
lâche certains oifeaux., qui ont rii> cîination perverfe d'arracher des bran- ches entières de Vj^rbre de Science , com- me les oifeaux StymphalicyiS ^ qui pri- voient les vergers de leurs meilleurs, fruits *.
Il fuit de-lh, que la plus parfaite déii-^ nition qu'on puifle donner d'un 'vrai Critique eft celle-ci. Un 'vrai Critique efl unho'fjune^qui découvre^ l^ quiraffcm^- bk^ les fautes des jouteurs. Qiiiconque. voudra examiner toutes les elpeces d'ou^- vrages , dont cette Secte ar.cienne a favo- rifé le m.onde , verra d'abord par toute, leur teneur , que les penfées de leurs. Auteurs fe font uniquement attachées aux fautes & aux négligences des autres. Ecrivains. Quelque fajet qu'ils traitent, leur imagination eft tellement remplie. & occupée de tous ces paflages défec- tueux, que la quinteifence mcme de. ce qu'ils ont remarqué de mauvais fe diftile dans leurs propres écrits , & que. leurs ouvrages d'un bout à Tauire ne pa-
roif-
* Par CCS oifeaux l'Auteur' entend les gens rtiifonnablcs , dont le but principal cft de pro- fiter de leur Lefture , & de s'amafTer un tréfox. de conuoiiranccs utiles.
DU TGNNNEAU. to^
roilTent qu'un extrait de tout ce qui a fervi de matière à leurs réfle>dons.
Après avoir ainfl coniideré l'origine & les occupations d'un Critique , à pren- dre ce mot dans le fens le. plus general & le plus noble , il eft terns de réfuter les objeftions de ceux , qui prétendent prouver par le filence des Auteurs, que l'Art Critique, comme il efl exercé à préfent, & comme je viens de l'expli- quer , eft tout-à-fait moderne ^ & que^. par conféquent, nos Critiques Anglois & François, ne font pas d'une Noblef^ fe auiïï ancienne , que celle dont je les ai mis en pofTeiïîon.
Or, Il je. fais voir clairem.ent, que l'Antiquité la plus reculée nous a dépeint îè 'vrai Critique &: fes devoirs , d'une manière, qui répond exactement à ma définition , on m'avouera , que cetta grande objeélion, tirée du filence des Auteurs , doit tomber nécelîairement.
Je confefle, que j'ai été long-tems moi- même dans une erreur fi pernicieufe,. & que je ne m'en fuis tiré, que par le fecours de nos illuflres Modernes, dont- je creufie jour & nuit les volumes édi- fians, pour mon propre bien, &pour celui de. ma Patrie. Ce font ces grands E 7 honi^-
110 L E C O N T E
hommes, dont les travaux infatigables ont découvert les endroits foibles des Anciens, & nous en ont donné un Ca- talogue copieux. Ce font eux , qui ont démontré , que les plus belles chofes , qui nous font communiquées parl'Antiqui- té,ont été inventées & mifes en lumière par des plumes beaucoup plus récentes -, & que les plus grandes découvertes, qu on lui attribue par raport à la Natu- re & aux Sciences , avoient déjà été trou- vées par le Génie tranfcendant de nos contemporains: ce qui montre évidem- mentjCombien le mérite des Anciens ell mince, &, doit mettre des bornes à cette admiration aveugle dont ils font honorez par des gens enfevelis dans la poulîiere du Cabinet , & aiTez malheu- reux pour ignorer ce qui fe palTe à pré- fent dans le Monde.
En délibérant meurement fur toutes ces chofes, & fur les proprietez elTen- tielles de lefprit humain, je n'ai pu m'empêcher d'en conclure , que les An- ciens,perfuadez fortement de leurs nom- breufes imxperfe6tions , doivent s'ctre efforcez dans quelques paiTagcs de leurs livres , à l'imitation de leurs Maîtres les IModernes, à détourner ou à adoucir
les
DU TONNEAU, m
les elpriis Cenfeurs, en faifant l'Eloge ou la Satyre des irais Critiquer. Ini^ truit de cet ufage moderne, par la lon- gue & utile étude que j'ai faite à^^ Prefaces à la mode, je me fuis déterminé à déterrer la même loiiable coutume dans les Ecrits anciens, & fur-tout dans ceux des premiers iiécles. Par ces re- cherches , j'ai trouvé à mon grand éton- nement, qu'ils nous ont laiifé tous des portraits du vrai Critique , plus ou moins favorables , felon que leur plume étoit guidée par lefperance , ou par la crain- te 5 mais, qu'ils s'y font pris avec la der- nière précaution , envelopant tout ce qu'ils avoient à dire fur ce fujet, dans des Fables ^ & dans des Hierogly^ fes. ^
C'efl aparemment cette circonfpec- tion , qui a donné lieu à des Le6leurs fupei^ciels de faire valoir le filence des Auteurs contre l'Antiquité des 'urais Critiques, Cependant, les types , que ces Auteurs ont emploïez , font fi juites , & l'application en eft fi naturelle, qu'il ell difficile à comprendre, comment il eft faifable, qu'un Lecleur d'un gout & d'une pénétration m.oderne ne s'en aperçoive pas. Je me contenterai de
choi-
HZ LEG O iVT E
choifir un petit nombre d'échantillons' de cette immenfe quantité de types ôc d'allégories, dont il s'agit ici ^ & je fuis- convaincu , qu'ils feront capables de mettre fin à cette difpute.
Ce qui mérite bien d'être remarqué ,. c'efl que tous ces Auteurs anciens , en- voulant traiter ce fujet d'une manière énigmatique, fe font rencontrez tous dans la même Allégorie, dont ils ont feule- ment varié la fuperiicie, conformément à leurs pafîîons, ou à leur tour d'ef. prit.
D'abord , Paufanias eft du fentiment; que la perfection de l'Art d'écrire ell due à l'établiiTem.ent des Critiques. Et- il eft évident, qu'il a en vue les ^urais Critiques ^ par la defcription qu'il en. fait dans les mots fui vans. Ceft, dit- il, une race d'hommes qm fe pJait à 'ué-- tiller fur les fuperfluitez i:j fur les ex- crefcences des Hires \ ce qui aïarit été à la fin remarqué par lesSavans^ ils ont re^- folu, de leur propre mouve?nerit ^ de re^ trancher, de leurs ouvrages , les branche s pourries, mortes^ défi it ué es de fuc, iy celles-là même do'it F unique défaut étoitde f puffer trop,
Ë. envelope ce fait adroitement dans.
una
DU TONNEAU, nj
une Allégorie , en difant que les Nau- fliens^ dans ï Argie , a'voient appris des Anes V Art de îafUer les vignes \ en ohfer- lant , que quand ces animaux en avoient rongé quelques branches , elles en croif- [oient mieux ^ ^ en port oient de meilleur fruit.
Herodote,en fe fervant du même Hie^ roglyfe , s'exprime encor plus claire- ment. Il eflbienalTez hardi, pour taxer les Critiques ouvertement de malignité & d'ignorance ^ car, il nous rapporte ea pleins termes , que dans la partie occiden- tale de la Libye il je trowce des Anes avec des cornes. Sur quoi Cteftas renchérit en- core 5 en faifant mention de certains ânes de la même figure , qui font dans les Indes : au lieu^ dit-il, que tous les autres Anes n^ ont point de fiel ^ ces Anes cornus en ont une telle abondance , qu^il n'eft paspof^ fible d'en manger la chair , à cauje de fonr extrême amertume.
La raifon, pourquoi les Anciens n'ont traii;é ce grand fujet que figurément^ ^ étoit la crainte qulls avoient des atta-"* ques d'un parti auiïl redoutable que ce- lui que formoient les Critiques de ces" tems. Le Ton terrible de leur voix étoic capable de faire trembler une legion en-
tierQ
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tiere d'Auteurs , & de leur faire tomber la plume des mains : ce qu'Hérodote exprime clairement, en nous contant qu un jour une grande Armée de Scy- thes a voit été mife en déroute , par la ter- reur panique qu'y répandit le braire d'un ane. C'eit même de-là que cer- tains profonds Litterateurs ont conjectu- re 5 que le relpecl , que nos Auteurs An- glois paient aux vrais Critiques , nous eil venu de nos Ancêtres les Scythes.
Cette terreur des écrivains de l'anti- quité devint peu à peu 11 générale, & s'augmenta fi fort , que ceux , qui avoient envie de parler librement fur le Chapi- tre des 'vrais Critiques , furent obligez de renoncer à cette ancienne Allegarie , comme trop approchante àa Prototype y & de fe fervir de figures plus cachées & plus miflerieufes. Cell aind que Dio- dore jVoulant déclarer fon fentiment fur la même matière, fe hazarde feulement à nous débiter , que fur les 7nontagiies de ï Helicon il n- oit une mawuaife berbe , dont la fleur eft d^une odeur fi abominable , qu'elle empoifonne ceux qui la fentent. Lucre- ce en donne précifement la même def- cription.
Eft
DU TONNEAU, ii^
EJi eîiam in magnis Helkonis monîibus
arbos , Floris odorc bominem retro confueta necare.
Pour Cteflas , dont j'ai déjà parlé, il étoit beaucoup plus hardi : il avoit été fort mal traité par les vrais Criti^ qiics de ^on âge \ & il étoit bien aife de lailTer à la pofterité une marque feniible de fa vengeance contre toute cette tri- hii. Le fens en efl fi clair, que je ne conçois pas comment il a pu relier ca- ché à ceux qui nient l'Antiquité de cette illuflre race.
C ell en traçant le portrait de pîti- fleurs animaux des Indes , qu'il s'efl fervi de ces expreïïlons remarquables. Il y a entre autres un Serpent, qui ne [aurait mordre , parce qu^il n'a point de dents ; 772ais , en récornpenje , quand il vomit , ce qiiil fait très-fouvent , // caufe une cor^ ruption générale dans toutes les 'matières , fur le [quelle s il répand ce qui lui fort des entrailles. Ces Serpens fe trouvent d'or- dinaire fur les montagnes ou croisent les Pierres precieufes : ils font fort fujcts à jetter de leur gueule une liqueur empoifon- née ; £^ fi quelqu'un s'avife d'en boire
qucU
116 LE CONTE
quelques goûtes , fa cerieîle lui fort auffi-tùt 'pay les narines.
Il y avoit encore parmi les x^nciens une forte de Critiques qui ne differoienc pas des premiers en cypece^ mais feule- ment en taille , & en de^-é. Il y a de l'apparence, qu'ils étoient comme les a-pprentifs des autres \ & cependant on en fait mention, d'ordinaire. commue d'u- ne Secle h part, à caufedela drfleren- ce de leurs occupations. L'exercice ordinaire de ces Etudians étoit de fre- quenter les Spectacles , & d'y épier les- plus mau' ais endroits des pieces de théâ- tre , defquels ils étoient obligés de ren- dre un conte exa6l à leurs Gou^ccrneurs^ Mis en goût par cette petite proie, comme déjeunes Loups , ils acqueroient avec le tems aifez de force & de vigueur,- pour iè jetter fur une proie plus confi- derable: car , il a été obfervé parles an- ciens, auffi bien que parmi \k^i moder- nes 5 qu'un vrai Critique a de com- mun avec un Echcvin & avec une Cour^ tifane , qu'il ne perd jamais fon titre ; & quun Critique en gerbe a toujours été un Critique en herbe : fes talens na- turels aïant été feulement augmentez par fes lumières acquifes j femblable
ait
DU TONNEAU. 117
au chanvre , dont lafémence même , fe- lon les Xaturaliites, donne des fuffo ca- tions. C'eft à cette race de Garçons Critic qnes , qu'on eft redevable de l'invention, ou du moins du rafinement, des Prolo^ gués des pieces de théâtre * ; & ce font eux 5 dont Terence a fait fi fouvent men- tion fous le nom â^Male^'oIL
Il eft certain que rétabliffement de la race Critique eft d une neceiïïté ab- foluë pour le monde favant • car , toutes les actions humaines ont une relation exacte avec les Talens de Thémillocle , ôc de fon Compagnon. L'un fait ra^ ckr le hoiaii , & l'autre fait faire cîiin petit Bourg une grande Ville ; & celui qui ne fait faire, ni Fim, nifautre, mé- rite d'etre chafle de l'univers à coups de pied. C'eft fans doute l'envie d'évi- ter une pareille punition , qui a donné nailîance au Peuple Critique , &: une occaiionaux Calomniatein*s de débiter, que chaque membre de ce corps eflime
e&
* Les anciens Comiques faifoîent précéder leurs Pieces d'un Prologue , dans lequel ils s'ef- forçoient a captiver ]a bienveillance des Spefta- tcurs. La môme coutume règne encore ^Jr le téatre Anglois,
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efpece d'ouvrier, qui levé boutique, avec la même facilité qu un tailleur, Aufîi , felon ces detra6leurs du méri- te ," il y a une étroite conformité entre les talens & les outils de fun & de l'autre. UOeil du tailleur * eil un type parfait des Lieux-comynuns d'un Critique : & le Carreau du premier reprefente fort au jufle felprit & le favoir du fé- cond -j-. Leur courage eil de la même nature, & leurs armes font d'une figu- re fort reiTemblante §.
On peut repondte plufieurs chofes très-folides à toutes ces odieufes ob- je6tions. Rien au monde n'eft plus faux que ce qu'on ofe avancer fur la facilité , qu'il y a 5 à s'ériger en ''jrai Critique, Au contraire , rien n'ell plus difficile ;& il faut fe mettre plus en frais, pour être membre privilégié de ce corps, que de tout autre ; car , tout de même que , pour
bri-
* L'Endroit où il jette les lambeaux qu'il vole.
f Le Carreau du tailleur applanit les coutu- res : Tefpnt & le favoir du Ciiique confiile à cacher la manière dont il a coufu enfembie les lambeaux de cqs 'Lieux-Communs.
$ Les Tailleurs rognent , & piquent; les Criti- ques en fout autant.
DU TONNEAU, up
briguer l'honneur d'être un Gueux dans les formes^ il en courte au plus riche af- pirant jufqu à fon dernier fou ; ainfi, pour qu'un homme puifTe s'établir dans Je monde fur le pied d'un 'vrai Critique^ il lui en coûte toutes les bonnes quali- tez de fon efprit. Ce qui feroit un aflez Jût marché ^ s'il s'agiiToit de toute autre acquifition moins, importante.
Après avoir prouvé de cette manière \ Antiquité de la Critique , & dépeint fon état primitif, il me refte d'entrer dans Texamen de fétat préfent de ce florif- fant Empire, & de faire voir Fexacte conformité de l'un & de fautre.
Un certain Auteur, dont les Ouvra- ges ont été entièrement perdus depuis plufieurs fiécles , en parlant des Criti- ques , dans fon Livre f. Chap. 8. ap- pelle leurs Ouvrages les Miroirs de l E^ rudition'^. Or, quiconque fait, que les miroirs des anciens étoit faits de cuivre, & fine Mercurio , doit comprendre par- là d'abord les deux principales qualitez d'un veritable Critique moderne , & être convaincu , qu'elles ont toujours été les
mê-
* Citation imitée d'un Auteur illuflre. Voyez la Differtation de Bentley.
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mêmes5& doivent refier les mêmes éter- nellement. Car, le cuivre efl l'emblème d'mie longue durée ^ &, quand il eiî: ar- tiftement bruni, les reflétions fe font fur fa propre fuperficie , fans qu'il foit befoin qu'il ait du Mercure derrière lui ^.
Les autres talens d'un Critique ne méritent pas un détail particulier , étant renfermez dans ceux dont je viens de faire mention, ou pouvant en être dé- duits fans peine. Je ne veux pas finir, pourtant , fans établir ici trois maxi- mes , qui ferviront de marques carac- térifliques , pour diflinguer un vrai Cri- tique moderne , d'avec un Ufurpateur de ce titre ; & qui feront d'un grand ufage , pour ceux qui veulent s'enga- ger dans une carrière fi utile , & fi agréable,
La premiere efl , que la Critique ,op- pofée en cela diam.etralement à toutes les autres Facultez de l'Ame , pafTe tou- jours pour la plus veritable , & pour la meilleure , quand elle fort fraîchement de l'efprit de fon Auteur. Il en efl
com-
* Décidons appuiees fur la témérité y fans être fécondées par le fàvoir.
DU TONNEAU, iir
comme de la premiere vifée d'un char- leur , qui eil d'ordinaire la plus feure ; s'il ne s'en tient pas-la , il y a mille contre un qu'il n'attrapera pas le but.
Seconde Maxi'me. Les \:rah Critiques font connus par leur penchant à volti- ger autour des plus nobles Ouvrages, à quoi ils fontllmplement portez parle même inilinct , qui guide les fouris vers le fromage le plus gras , & les guêpes vers le plus excellent fruit. Cell ainfî , que quand le Roi eil h cheval, il peut compter d'etre le plus file perfonnage de toute la calvalcade , puifque ceux , qui lui font le mieux la Cour , font pré- cifement ceux , qui féclabouiTent le plus.
Troifiéme Alaxiyne. Un vrai Critique rcffemble à un Dogue , qui eft à un Feicin , & qui attend la Gueule béante ce que les convives jettent à terre , & qui ne gronde jamais tant , que lorfqu'il y a peu d'os.
Je me flatte que ce Difcours aura l'honneur de contenter mes Patrons les vrais Critiques înodernes , & de les dé- dommager du filence , où jufqu'ici je fuis demeuré à leur égard , auiîl bien que de celui que je poin*i*ois bien obferver
l'orne L F ^ à
i2Z L E C O N T E
à l'avenir. Je crois en avoir aflezbien ufé avec tout leur illullre corps , pour en pouvoir elperer une genereufe in- dulgence.
Dans cette attente, je m'en vais pour- fuivre hardiment FHilloire , que j'ai 11 Ijeureufement commencée.
SEC-
DU TONNEAU. nj
SECTION IV.
Continuation du Conte du Ton- neau.
J'Ai déjà condiik le Lefteur avec de grands efforts jufqu'à un période , où il doit s'attendre à de grands événemens.
A peine notre Frère DoBeiir fe vit-il propriétaire d'une bonne maifon , qu'il commença à faire le gros dos , & à fe donner de grands airs ^ en forte que, il le Lecteur n'a pas la bonté d'étendre uii peu l'idée que j'en ai donnée jufqu'ici, je crains fort , qu'il ne reconnoiile plus notre Héros , tant il y a de changement dans fon roll e, dans fes ajuftemens , &: dans fa mine.
Il commença par dire à les Frères , qu'il vouloit bien qu'ils fuiïent, qu'il étoit famé, & par confequent l'unique héritier de leur Père. Q_uelque tems après, il ne voulut plus , qu'ils l'apellaf^ fcnt leur Frère ^ il vouloit être nom^m-é '/feux Monficur Pierre^ ou Perc Pierre^ ëz quelquefois même , Mrlord Pierre.
F 2 ' Pour
114 LE CONTE
Pour foutenir ces grands airs , qui ctoient fort au-deiTtis de Tes moïens , ii s'établit dans le monde far le pied d'un Fhtuofo , ou In"jcnteur de Projets, Il fit ce nouveau métier avec tant defuc- ccs , que plufieurs fiimeufès découver- tes, & un grand nombre de machines, qui font encore à prefent en vogue , doi- vent leur naiflance au fubtil efprit de My lord Pierre. Je donnerai ici un dé- tail des principales,fans me mettre beau- coup en peine de l'ordre des tems où elles ont été inventées : aufîi bien les Auteurs ne font-ils pas trop bien d'ac- cord fur ce point.
Comme j'ôfe afleurer que ce préfent Ouvrage eil d'un mérite confiderable , par les peines , qu'il m'en a coûté , pour en am.aiïer les matériaux , par la fidé- lité de la relation , & par l'utilité du fjjct, je ne doute pas qu'on ne me ren- de la juftice de le traduire dans toutes les Langues étrangères. Je me flatte en ce cas 5 que les dignes membres de toutes les Academies de l'Europe, & fur-tout celles de France & d'Italie , confidere- ront cet ellai , co mm e un des gran d s fe- cours, pour parvenir à la connoiiTance
uni-
Du TONNEAU, n;
univerfclle de tout ce qui mérite d'e- tre fù.
Je dois avertir encor ici les Reverends Peres des Milhons Orientales ,« que, pour Tamour d'eux , j'ai choifi exprès les Tours & les Plirafes les plus propres à être traduites facilement dans les Lan- gues de rOricnt , & fur-tout en Chi- nois. Après cette petite Digrellion , je vais mon chemin , extafié par la contem- plation des fruits confiderables , que tous les ILibitans de notre Globe recueil- leront aparemment de mes travaux.
La premiere entreprife de Mylord Pierre tendit h. fe m^ettre en poHeirion d'un continent fort étendu fitué dans tm pais nommé- l^erra Jujfralis inco- gyiita^. Il l'acheta pour peu de chofe de ceux qui fa voient découvert, quoi qu'il y ait des gens qui foutiennent , que les icudcirrs n'y ont jamais mis le pied. Il le partagea en diiferens Cantons , & les revendit en détail a plufieurs Marchands, qui y voulurent conduire des Colonies, mais qui périrent tous dans le Voiage. Enfuite,AIylord Pierre vendit de nou- veau ce même continent à d'autres , F 3 puis
* Le Civl, ouj fclon d'autres, le Purgatoire*
126 LE CONTE
puis à d'autres , & puis encore à d'aU" très 3 6c toujours avec le mêmefuccès, demeurant toujours PoiTeileur de ce qu'il avoit vendu.
Son fécond projet étoit le débit d'un remède fouverain contre les vers, & fur-tout contre ceax , qui ont leur fejour dans la ratte '^. Ce remède étoit fort aifé à prendre : il s'agiffoit feulement d'être trois nuits fans manger quoique ce foit après foupé ; d'avoir foin en fe couchant de fe mettre fur un coté , & de fe tourner, dès qu'on étoit las de cet- te fîtuation. Il falloit encore attacher en même tems les deux yeux fur le mê- me objet, & fe garder avec foin de lâ- cher des vents par devant & par derriè- re, dans le même inllant. Par l'obfer- vation exacte de cette recette , les vers fortoientimperceptibIementpar/r^;^y/?/- ration au travers du cerveau.
Sa trcifiéme invention fut FétablifTe- nient d'un Bureau pour le bien commun des Hypocondriaques -f ; & de ceux qui étoient tourmentez de la Cohque,des eu-.
vieux
* Scrupules de Confcience, Remords 6cc. Ce remède confiile en abiblutions , pardons , le. gcrcs penitences, &c.
"j: La ConfclÏÏQn..
DU TONNEAU. 117
rteux impertinens^ des Médecins , des Sages- Femmes^ des Politiques du ha s ordre ^ des Poètes plagiaires 3 des amis brouillez , des amans heureux eu defefperez , des Cour- îifanes^ des P age '>^ des Parajites^ iy des Bouffons'^ en un mot ^ de tous ceux qui courent ri [que de crever à force de l'ent. Dans ce Bureau la tête d'un Ane étoic placée avec tant d'adrelTe 5 que le mala- de pcuvoit aiiemenc apliquer fa bouche à l'une ou à l'autre oreille de cet ani- mal *. Lorfqu il s'étoit tenu dans cette pollure pendant quelques momens , il le trouvoit d'abord foulage par une Fa- culte attra6li-ve particulière aux oreilles de cette Béce, qui lui faifoit vuider la fource de fon mal par éructation^ cxpi^ ration , ou e^-jomiîion.
Un autre projet fort utile de Mylord
Pierre étoit féredlion d'un Bureau
d'Aifurance 7 en faveur des pipes- à-
F 4 ta-
* Par cette tète d'^r//^ cfl entendu le Prêtre qui eil place dans le Confefllcnal , & dans l'oreille duquel les Penitens vuident leur fac d'ordures.
7 11 y a à Londres un Bureau d'AfTurance , ou, pour une certaine fommc , on fait aiTurer les maiions contre les dommaf^os , qu'elles pourroient recevoirpar l'incendie. De la mcme manière, le
Pape
ii§ L E C O N T E
tabac , des Martirs clu zèle moderne, des recueils de Poclies , des ombres
& des rivieres ; tendani
à les garantir contre les dommages qu ils pciirroient recevoir par le feu.
Il paroit de-là, quenosSocietez, éta- blies dans des vues femblables, ne font que des Copies de Milord Pierre, quoi- qu elles ne s'en trouvent pas mal , non plus que lui.
Le même Seigneur Pierre paflc en- core pour l'Inventeur des Marionettes^ & des Curiofitcz'^' ^ dont Futilité efc trop reconnue dans le monde , pour qif il foit neceflairc de m'y étendre.
J'aurois tort de paffcr ici fous fiîence une autre découverte , qui lui acquit
une
Pape a une Boutique de pardons , 6i d'indul- gences j pour alicurer les âmes contre les flammes du Pur£;atoire. L'Auteur fait ici mention de plu- fieurs chofes , qui ne valient pas la peine d'être ailurécs contre le feu, ou qui ne font pas d'u- ne Nature à avoir befoin d'une pareille afTu- rance. W turlupine par la :a fottife de precaution- ner contre le feu du Purgatoire les âmes , qui font immatérielles, & qui pr;r confequent n'ont pas befoin d'un pareil oiîguent contre la brû- lure.
* Les Ornemens porppeux , qui font un fi beau Spedacle dans IT.g'ife Koinaine»
DU TOKiVEAU. up
nnc grande réputation : c'efl Ç-àfcimcw Je Saur,:uye umvcrfeLle ^.
Aïant remarque , que notre fiumu- re ordinaire n'avoit pas d'autre ufage , que de conferver la viande morte , & quelques efpeces de végétaux , il trou- va le moïen, avec beaucoup d'art & de dépenfe , d'en étendre l'utilité. Il ea compofa une propre à garantir de tout mal, Maifons, Jardins, Villes, Fem- mes , Hommes , Enfans , & Bétail; & il y conferv^oit tout cela aulTi fain (Se auiTi entier , que les Infectes font con- fervez dans FAmbre.
Cette faumure paroilToit au goût, à rodeur,& à la vue, prccifement la mê- me, que celle, où nous mettons notre bœuf, notre beure , & nosharangs; mais , c'étoit bien autre chofe , par ra- port à ^cs rares quaiitez. Des que Pier- re y avoit mis une petite pincée de fa ^owàx'Q. preîimpi/npim ^ elle changeoitde nature, &produifoit des effets miracu- leux.
L'Opération étoit faite par <^'/>.";;/75;;;
& , pour être fur du fucccs , il falloit la
mettre en œuvre dans un certain tems
F s tie
* L'Eau bcnitc.
I
ija L E C O KT T E
de la Liine ^. Si le Patient qu il fal^»
loit aiTofer etoit une Maifon , elle étoit par cette operation en fureté contre les rats, les belettes , & les arragnées. Si c'étoit un chien , il étoit garanti de la gale, de la rage, & de la faim. Elle delivroit aufTi fans faute les Enfans des poux &: de la rogne.
Mais, de toutes les pieces que Pierre pofledoit , celles , qu'il eilimoit le plus , étoit une certaine race de Taureaux^ defcendus en ligne droite de ceux, qui gardèrent jadis la Toifon d'Or f. 11 eil vrai que certaines gens , qui les av oient examinez avec attention , prétendoient, que quelque fang roturier devoit s'être giiffé furtivement dans les veines de ces animaux , parce qu'ils avoient fort de-
*I1 faut être bien lunatique, en effet, pour <îonner dans des fottifes pareilles.
I L'Auteur parle dans cet Article des Bulles du Pape. On pourroit s'étonner qu'il les defîgne par l'emblème des Taureaux ; mais , outre que la <îngularitë affedée de fa. manière d'écrire fuffit pour rendre pardonnable une figure fîpeuufîtée, le Lefteur l'aprouvera fans doute, quand il faura qu'en Anglois le mot Bu// fignifie une bulk 8c un 'Taureau. Je n'ai pas eu l'efprit afTez inventif, pour trouver en François quelque chofe d'équi- valent.
DU TONNEAU. 151
gênerez, par raport h certaines qualicez de leurs Ancêtres , & qu'ils en avoient acquis d'autres fort extraordinaires.
On fait que les Taureaux de Colchos étoient fameux par leurs pieds d'ai- rain ^ mais, il étoit arrivé, ou par la mau- vaife nourriture, ou par quelques in- trigues de leurs Aïeules, ou par quel- que affoibliflement accidentel dans h femence, ou par la fuite des terns, qui a fi fort abâtardi toute la Nature dans ces derniers malheureux fiécles ; enfin il étoit arrivé, dis-je, que le métail de leurs pieds avoit fort baifTé en valeur, & que ce n'étoit plus que du plomb ordinaire.
D'un autre côté, ils avoient confervc ces horribles mugiflercens fi particuliers à leurs premiers Parens , aulfi-bien que le Don defoufler le feu parles Narines, que quelques Calomniateurs taxoienc de n'ctre qu'un pur artifice^ foutenant que ce Phénomène n'étoit pas ^i terri- ble quil paroiiToit, <S:quil n'étoit cau- fé, que par la nourriture de ces ani- maux , qui confiiioit en fujc'es ôc en fêtards,
Qiîoi
^ JLc Sceau attache au bas cTcs Bulles»
F 6
i^i L E C O N T E
Qiioi qu'il en foit, il efl certain, qu'ils avoicnc deux marques, qui les diitinguoient extrêmement de leurs Pe- res contemporains de Jafon, & que je n'ai jamais trouvées dans la defcription d'aucun monltre, excepté celui dont parle liorace. Farias inducere plumas ^ atru'ûi dejhiit in pifcem. Ils avoient ef» feclivement des queues depoiilbn^^ & cependant , en certaines occafions , ils voloient avec plus de rapidité, qu'au- cun oifeau au monde.
P/ar^fe 1er voit de ces Taureaux avec beaucoup de fuccès. Il les faifoit mu-- gir quelquefois pour effraïer & pour faire taire /c'^ En fans qui nétoient pas jo- lis]. D'autres fois , il leur envoïoit faire des commilfions fort importantes. Mais, ce qu'il y avoit de remarquable dans toutes leurs actions , & que le Lecleur prudent aura de la peine à croire , ils faifoient voir un amour enragé pour VOr. C'étoit aparemment un inflincl, qui ctoit paiïc dans toute la race de leurs nobles Ancêtres les Gardiens de la
Toi-
Suh anmih fifcatorii, Les Princes qui n'on fc pour plier fous i'Autoritc du Sî. Pcrc»
1 Les Princes qui n'ont p.is a/Tez de Soupki^
DIT TONNEAU. 135
Toifon. Ils Hiivoient cet inflincl avec tant de fureur , que quand Pierre les envoïoit feulement faire uncompliment h quelqu'un , ils fe mettoient à rotter , à jetter du feu par les narines , à mugir par devant &par derrière : en un mot, ils faifoient le diable à quatre, jufqu'à ce qu'on leur eut jette une bouchée d'or dans la gueule > mais alors, puh'eris exiguija^ii^ ils devenoient doux comme des agneaux.
Cette prodigieufe avidité pour l'Or, encouragée , à ce qu'on prétend , parla connivencedeleurMaitre, les faifoient regarder par-tout comme une troupe de Gueux infolens: c'étoit avec grande raifon> car, par-tout où on leur refii- foit raumone,iIs faifoient un tintamar- re à faire avorter les Femmes, & àjet- terlesEnfans dans des convulfions. Ils pouffèrent enfin leur effronterie fi loin, qu'elle devint infuportable à tout le voifmage, &que certains Habitans du Nord-(Jueft envoïérent contre eux une meute de Dogues iVnglois ^, qui leur donnèrent des coups de dents li terri- bles,
* Henry 8. le premier Roi qui ait fccoué le Tçug du Pape,
F7
IÎ4 L E C O T E
bles , qu'ils s'en reffentirent toute leuf vie.
II faut 5 avant que de finir , que je fafle encore mention d un Rutveprojet de My- lord Pierre , qui fait bien voir , que c'efl un Maître homme , & d'une imagina- tion très-riche , & très - féconde *. Quand il arrivoit que quelque Scélérat étoit condamné à être pendu, Pierre le donnoit les airs de lui offrir le par- don, pour une fomme d'argent. Lorf- quele pauvre Diable avoit fait tousfes efforts pour la ramaffer , & qu il l'avoit envolée h. fa Grandeur ^ il en recevoit pour recompenfe un Papier contenant le Formulaire fuivant.
A tous Baillifs^ Prez'ôts^ Geôliers ^ Sergens , Archers , £5^. Salut.
Comme rious fo77rme s informez que le nom^ mé N. étant fous fentcnce de mort fe trou-^ ve aBuellement entre vos mains, nous 'voulons y £5? ordonnons, qu'à la vue de la pre fente , vous aïez à relâcher le dit prifonnier , {$ h le laifjer retourner libre- ment à fa demeure^ quel que puiffe être le cas ^ pour lequel il eft condamné , Meurtre ^
Fol,
* Ceci fait allufion aux TaxA CameUari'A "ho- rnnn& , cù les crimes les plus affreux font taxer à une légère foîumçr
DU TONNEAU. r^f
Fdï ^ Blafpheme ^ Incefie ^ Sacrilege^ Tra-^ hîfon^ Sodomie 'y i^c. Etfivousétes ajfez hardis y pour y inanquer ^ que le Ciel 'VOUS punijfe "jous fi? hs '■cotres éternelle- ment. Dieu 'vous ait en fa faint e i^ dign-c^ Garde,
Le tres-hurnUe Ser'viteur de 'VOS Serviteurs ^
L'Empereur PIERRE;
Qu'arrivoit-il? Les malheureux, qui fe fioientà ces bellos patentes , perdoient leur argent , & leur vie par-defllis le marché "*.
Avant que de palTer outre , je dois avertir ceux , à qui la Poflerité favante confiera l'honneur de commenter ce Traité ymr'veilkus ^ d'en manier avec beaucoup de précaution certains points obfcurs , defquels ceux , qui ne font pas 'verèadepti^ pourroient tirer certaines conclurions trop précipitées. Ce danger efl fur- tout à craindre par rapport à
cer-
* Les pardons achetez pour une femme il modique n'empêchent pas le Criminel, s'il eft faifi par le Bras fecuh'er , d'être pendu OU roué, en dépit de l'Autorité Papale.
135 L E C O N T E
certaines périodes Myftiques , où Yon 2l joint ^ pour l'amour de la brièveté y certains ^;t^;^.^ , qui doivent être divi^ fez dans l'opération. Je ne doute pas que les Fils futurs du grand Art ne paient à ma mémoire des refpe6ls reconnoif- fans, pour un avertilTiment d'une aufîl grande utilité.
' Il ne fera pas difficile de perfuader aux Le6leurs5qiie tant de grandes de- couvertes de My lord Pierre eurent un fuccès prodigieux dans le monde. Je puis proteiler cependant , que je n'en ai raporté que la moindre partie. Mon intention n'a été que de vous commu- niquer celles 5 qui méritent le plus d'être imitées , & qui font les plus propres à donner une idée exaéle du Génie de Y hrcentcur.
Il eft aifé de s'imaginer, qu elles lui avoient procuré des richeifes immenfes. Mais , helas ! le pauvre Seigneur s'étoit donné une entorfe au cerveau , à force de mettre fon efprit à la torture. Son or- gueil & fes projets de Scelerateffe l'a- voient rendu fou à lier ; & fon imagi- nation s'étoit remplie des plus bifarres reveries qu'on puiiTe concevoir. Dans les plus terribles accès , ( comme il ar- rive
DU TONNEAU. 1^7
rivefouvent à ceux, à qui la vanité fait tourner Felprit) il s'appelloit quelque- fois le Monarque de l'Univers, le Dieu tout-puiilant.
Je fai vu un jour, dit mon Auteur y prendre trois vieux Chapeaux en pain de fucre, & fe les planter fur la tète rundelTus fautre, comme une Couron- ne h triple étage. Dans cet état, je fai vu fe montrer aux hommes, avec une Ligne à pécher à la main , & avec un énorme trouiieau de Clefs pendu à la ceinture.
Dans cette venerable pollure , û quelqu'un vouloitlui donner lamain en- figne d'Amitié , il lui tendoit galam- ment la jambe; & fi l'autre ne prenoit pas goût à cette civilité , il la levoit allez, haut, pour lui fangler un vigoureux coup de pied furies mâchoires. Voilà ce qu it apelloit filuer les gens. Qiiand quel- qu'un paffoit devant lui , fans fonger à lui faire la reverence, il lui faifoit tom- ber le chapeau dans la boue, en fou^ Jlant delTus; car, il avoit Icfouflc d'une force étonnante.
Au milieu de toutes ces extravagan- ces , les affciires de famille ctoient dans un defordre pitoiable , & fes Frères
pai-
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paflbient fort mal leur terns. La pre- miere boutade par laquelle il s'étoit ii- gnalé à leur égard , c'eft de chaiTer un beau matin de la maifon leurs Fem- mes, aufli bien que la Tienne 5 & d'y fai- re entrer à leur place trois franches Don- zelles , qu'il avoit ramafTées dans les rues ^. Qiielques jours après, ilfemit dans l'efprit de clouer la porte de la Cave 5 pour faire manger fes pauvres Frères , fans leur donner à boire -|".
Dinant un un jour en Ville chez u^ Eche^vin , il l'écouta avec attention ha- ranguer fur un alloyau de bœuf.
Le bœuf , difoit ce fage Magiflrat , eji le Roi des mets : le bœuf contient la ^uintejjence dn perdreau , du fai* fan , de la caille , de toutes fortes de 'venaifon \ i^ même du pdding^ {^ du flan.
11 ne lailTa pas tomber à terre cette belle penfée ; & , dès qu'il fut revenu chez lui, il fut y donner un fi bon tour, qu'il en fit un dogme très-utile pour lui 5 en la rendant apphquable au pain.
U
* Le Mariage défendu aux Prêtres 5 & le Con- cubinage permis.
t La défenfe de la Coupe dans laStc. Cenc.
DU TONNEAU. 159
Le Pain , dit-il , mes chers Frères eft le foutien de la vie : dans le Pain font ren^ fermez inclufivè , le mouton , le veau , le gibier , le flan , i^ le podding '^. Et même^ pour en faire un aliment complet^ il y a unedozenéceffaire d'eau, qui, aiant perdu fa crudité par la chaleur £5? p^r la fermentation , efi devenue une liqueur ex^^ trémement faine répandue par toute la maffe. Conformément à ces beaux principes, un grand pain fut fervi le lendemain à dîner,avec toute la formalité d'une Noce Bourgeoife. Allons , mes Frères , dit Pierre , n épargnez pas ces mets. Je vous garent is ce mouton excellent. Servez-vous s'il vous plaît \ ou bien , je m'en vais vous fervir moi-ynême, puifque fy fuis. En mê- me tems,avec beaucoup de Cérémonies, armé d'un couteau & d'une fourchette, il leur coupe à chacun une tranche mal^ five de ce pain , & il la leur préfente fur une afTiette. L'aîné des deux, n'en- trant pas d'abord dans l'idée de Mylord Pierre , commença d'une manière fort humble à lui demander le fens de ce Miflere. Mylord , dit-il , avec tout le refpedl que je vous dois , il me femble quil y a quelque méprife ici. Comment donc\
* La Tranfubftantiatfon.
I40 LE CONTE
repondit brufquement Pierre. Nous al- lez-vous débiter ici quelque pîaifanterie de *votre façon? Nullerâent ^ Mylord ^ répli- qua le pauvre garçon. Jemétoisimaginé^ que Foîre Grayideur avoit parle d'une piè- ce de mouton -, (^ je ne fer ois pas fâché delà voir paroi tre fur la table, ^te vou- iez-vous dire? repartit Pierre d'un air fort furpris. Je veux mourir , ft je vous comprends. Le plus jeune trouva h pro- pos là-deiTus de fe mêler de la conver- làtion, afin d'éclaircir la matière. Aïy- lord^ dit-il, mon Frère a faim .^ aparem- ment \ ^ il voudroit bien tater de ce mor- ceau de mouton , que Votre Grandeur vient de nous promettre, ^uel pejle de jargon eft ceci ? repartit Pierre. Avez-vous le Ùiable au corps Vun £5? Vautre ? "ïreve de railleries , s il vous plait. Si vous , qui avez commencé cette farce , yf aimez p^as votre morceau Je m'en vais vous en couper un autre , quuiquà mon avis ce foit le plus friand ^obet d" appétit de toute ÏE^ paule. Comment donc^ Alylord! répon- dit le premier. Ccft donc -là une Epaule de moût on y à votre avis ? Monfieur , Mon^ fieur mon Frère ^ repartit Pierre aigre- ment 5 vuidez votre afjiette , s' il vous plait. Je ne juii point du tout en humeur defoufrir
vos
DU TONNEAU. 14.1
t
"■j OS fades houfonneries. Pouffe à bout par la gravité affeclée de Pierre, le pauvre Cadet ne put s'empêcher de fortir du refpecl. Parbleu^ Mylord^ dit-il, tout ce que je puis l'ous dire^ cefi quà en juger par mes yeux , mes doits , mes dents , £5? mon nez^ ceci n'eft autre chofe quiin gros ^Àgnon de pain. A quoi lautre ajouta , que de [es jours il nosjoit '•ou un morceau de mouton^ qui rejjhnblàt fi fort à une tranche d'un pain de douze fols. Ecou- tez^ Mejfîcurs^ s'écria Pierre là- defl us d'un ton furieux. Pour vous faire i:oir^ que 'VOUS ifétes qu^in couple de fats^ aveu- gles^ ignorans., 6? decififs^ je ne me fer- virai que de ce feul Argument. Ceci eji d\iujfi bon £5? d''aujfi veritable mouton^ qu'il y en a dans toute la boucherie : (J Dieu vous darnne éternellement ^ fi vous êtes ajjèz hardis , pour n'y pas ajou- ter foi.
Une preuve aufli foudroïante que celle-là ne laiffa aucun lieu à de nou- velles objections , & les pauvres gens rentrèrent dans leur coquille tout au plus vite. En cjfet^ dit le premier, en confiulerant la chofe plus meurement. . . . . jipres y avoir mieux fongé^ interrompit l'autre, // ?ne Cemble que F être Grandeur %
rai-
14Z L E C O N T E.
raifonne avec beaucoup de juftejfe. Bon cela^ repondit Pierre. Je fuis bien-aize de 'vous 'voir rentrer ft-tôt en 'vous mêmes. He\ Garçon^ remplijjez-moi un verre à bierre de 'vin rouge. A'vous^ Mejjïeurs ^ de tout mon cœur.
Les deux Frères, ravis de voir cet orage paiïe, le remercièrent très-hum- blement , & lui firent entendre , qu'ils ièroient bien-aifes de lui faire raifon. Ceft bien-là mon intention^ leur dit Pierre. Je m fuis pas homme à vous refufer rien qui foit raifonnable. Le vin pris avec ?noderation eft le plus exceU lent de cordiaux, 'Tenez , prenez chacun votre verre. Ceft le jus naturel de la grap- pe : il ri a point pafj^é par la brafjhie de nos Empoifonneurs ^ je vous en reponds. Aïant prononcé ces dignes paroles, il leur tendit à chacun une autre croûte feche. §ue honte ne vous fafje point dommage , mes Enfans , dit-il. Buvez hardiment : il ne vous monicra pas à la téte\ croyez-moi. Les deux Frères , après avoir emploie quelques minutes à s'acquiter d'un devoir très- naturel dans une conjoncture fi delica- te^ je veux dire, après avoir regardé fixement Mylord Pierre, & s'être en- tre-
DU TONNEAU. 14}
treregardez l'an Tautre avec la même at- tention; plièrent les épaules, voïanc bien qu'il étoit inutile d'entrer là-deflus dans une nouvelle difpute. Ils remar- quoient aflez, que Mylord étoit dans un de fes accès d'extravagance; 6c que, le contrarier, c'étoit vouloir le rendre infiniment plus intraitable.
J'ai trouvé néceilaire de raporter ici cette affaire importante dans toutes fes circonltances ; parce que ce fut-là l'o- rigine principale de la rupture , qui ar- riva environ ce tems entre ces Frères , qu'on n'a jamais pu racomoder dans la fuite. Mais, j'aurai occafion de parler plus au long de ce fujèt dans une des Sections fui vantes. Il ne faut pas croi- re que Mylord Pierre n'eut de tems en tems de bons intervalles; mais, dans ce tems-là même, il étoit fort libertin dans fes exprefîions, chicaneur, decifif, porté plutôt à fe crever hs poumons en difputant, qu'à convenir qu'il s'étoit trompé dans la moindre chofe. D'ail- leurs, il avoit un abominable talent de débiter de gros micnfonges palpables, qu'il appuïoitpar des Sermens afreux, en maudilTant tous ceux qui refufoient
de
144 L E C O N T E
de les croire , ôc en les donnant à tous les cent mille Diables.
11 jura un jour, qu'il avoit vu une Vache , qui donnoit aiTez de lait en une feule fois, pour en remplir trois mille Eglifes ; & que ce lait ne devenoit jamais aigre , quand on le garderoit pen- dant dix ou douze llécles ^^. Une autre fois, il conta que fon Père avoit un vieux Poteau , capable de fournir allez de bois & de fer pour conllruire fix grands Vaiffeaux de Guerre f.
Dans une Compagnie, où Ton s'en- tretenoit de certains petits chariots Chi- nois capables d'aller à la voile par-delfus les montagnes , il fe mit à rire. jBû^i / dit-il 5 'voi/â une belle merveille. J'ai *vu^ moi , qui vous parle , une graride mai fon , faite de chaux ^ de briques , faire un volage , par mer ij par terre , de plus de deux mille lieues d' Allemagne. Il eft vrai quelle fe repofoit de tems en tems dans quelque gitc §. Il lardoit ce beau Conte de mille Sermens afi-eux , qui tendoient à perfaader aux Auditeurs,
qu'il
* Le lait de la Vierge.
f Le bois de la croix, qui ne cede en rien au' lait de la Vierge dans laFaTulte de f; multiplier. § La Chapelle de N. D. de Loreiti.
DU TONNEAU. 14^
qu'il n avoit jamais menti de fa vie. En confcicnce , Mejfieurs ^à^\{6\x.~A à cha- que moment , je m 'voiis dis que la pure njerîté. ^le le Diable broie éternelleynent tous ceux qui ne ^veulent pas m'en croire.
Pour faire court , la Conduite de Pier- re de\dnt à la fin fi fcandaleufe , que tout le voifmage le traita unanim.e- ment du plus grand maraut de la terre habitable 3 &, que fes Frères , fatiguez depuis long-tems de fes impertinences, refolurent de le planter-là : mais , avant que d'exécuter ce deflein, ils lui deman- dèrent honnêtement une Copie du Tes- tament de leur Père , dont ils avoient eu tout le tems d'oublier le contenu. Au lieu de leur accorder une chofe fi julte , il leur donna les noms de fils de chien- ne 5 de coquins , de traitres , en un mot les plus vilains que fa mémoire fut ca- pable de lui fournir.
Néanmoins , un jour qu'il étoit foril pour travailler à faire réiifiîr quelques- uns de fes projets , ils prirent leur tems , fe glifierent dans l'endroit où le Tefla- ment en quelUon étoit renfermé , de ils en firent une Copie autentique, qui leur fit voir en moins de rien les erreurs
Tome L G afreu-
i4<^ LE CONTE
afreufes dans lefquelles Pierre les avoit engagez.
Leur Père leur avoit laiiTë à tous trois fon héritage à poitions égales , avec un ordre pofitif, que tout ce qu'ils gagne- roient feroit en commun. Autoriièz par- là , ils enfoncèrent la porte de la Cave , (S: en tirèrent un peu de vin, pour s'é- gaïer le cœuj- , & pour rétablir leur eitomac.
En copiant le Teftament de leur Pè- re , ils y avoient remarqué un Article formel , contre la paillardife , & contre le divorce -, c'efl pourquoi, leur premier foin fut de faire revenir leurs Femmes, & de chaffer leurs Concubines.
Pendant qu'ils écoient dans toutes ces occupations, certain (S'c/Z/Vi/é'/^r de Procès entra dans la mailon , dansledeffeinde demandera Mylcrd Pierre un acte de pardon pourun \''r'eur, qui devoit être pendu le lendemain.
Les deux Frères lui dirent qu'il étoit un grand fat de vouloir obtenir un pa- reil afte d'un f::quin, qui méritoit lapo- tence hii-mcme ; ils lui déveîopérent toutte l'impolture, de la manière que je l'ai déduite ci-deiTus , & lui confeil-
lerenc
"^m .J', ^aa. 14-6^.
DU TONNEAU. 147
lérent de s'adrefTer au Roi, &non pas à leur fourbe de Frère.
Au milieu de cette converfation Voilà Pierre qui entre brufquement, fuivi d'u- ne troupe de Dragons; &, après les avoir accablez de piufieurs mDlions d'in- jures, & de rnaledidions canailleules , qu'il n'efl pas trop néceiTaire de répéter ici , il les fait fortir de la maifbn à grands coups de pieds , avec menaces de les traiter encor bien plus mal , fi jamais ils avoient la hardi elle d'y revenir: aufîi s'en font-ils bien gardez depuis ce tems- Ja jafqu à l'heure prefente.
"m-
SEC-
148 L E C O N T E
SECTION V.
Digreffion à la moderne.
NOus, que le monde honore du titre ai Auteurs Modernes^ nous ne nous mettrions jamais dans Fefprit la flatteufe idée d'une réputation immortelle, fi nous n'étions perfuadez de l'utilité infinie, que nos favans efforts procurent au genre-humain.
O vous, vafle Univers 5 c'efl: ce glo- rieux deffein de vous prodiguer mes bienfaits , qui m'oblige à prendre le titre de 'votre Secretaire, C'efl ce but , qui
— ^uemvîs per ferre labor era
Suadet , G? indue it no et es ^vigilare ferenas,
C'efl dans cette vue, que je travaille il y a quelque tems , avec des peines in- exprimables , à la diffection de la nature humaine , & que j'ai fait plufieurs le- çons curieufes fur fes différentes parties, tant contenantes , que contenues , julqu'à ce qu'enfin ce corps a commencé à fentir Il mauvais , qu'il m'a été impoiîîble de
le
DU TONNEAU. 149
le conferver pliislong-tems. J'ai pour- tant réu(]i,noni:ms des frais conildera- blés , à en placer tous les os dans leur connexion, & dans leur iimétrie natu- relle ; en forte que je fuis tout prêt à en faire voirie Squelette complet à tous les curieux.
Mais, pour ne m'écarter pas davan- tage au milieu d'une Digreiîion, à fe- xemplede piufieurs Auteurs, qui met- tent les Digreflions les unes dans les au- tres, comme un nid de boetes,ou comme les peaux d'un oignon ; je me conten- terai de déclarer ici, qu'en m'occupanc à cette Anaîornie , j'ai fait une décou- verte audi extraordinaire qu importan- te : favoir, qu'il n'y a que deux moïens d'être utile à la Société humaine , V Inftrii^fion^ & le Dli'crtijjernent. Pour- vu que les leçons que j'ai faites fur ce fujèt foient affez fortunées pour être volées par quelqu'un , ou qu'un ami me force par fes impotcunitez cà les ren- dre publiques , on y verra clairement démontré que le genre humain, difpofé comme il eit à prefent , a plus bcfoin d'être diverti , que d'etre inilruit. La raifon en eil , que fes maladies \qs plus G 3 ordi-
1/0 LE CONTE
ordinaires font le dégoût , Tennui, 6c l'indolence.
Néanmoins , j'ai voulu fuivre un pré- cepte fort ancien &; d'une grande Au- torité , & j'y ai réiifli dans la dernière perfeélion dans toute l'étendue de ce di- vin Ouvrage. Je veux dire, que j'y ai mis par-tout, avec une proportion exa6le, tantôt une couche d'utile, & tantôt une. couchz cV agréable.
Nos illuilres Modernes ont écli-pfé & écarté du Commerce du monde poli les foibles lumières des Anciens , jufqu'à un tel point , que nos beaux elprits les plus diilinguez révoquent en doute fi les Anciens ont jamais exifcé *. Ceft un Problème , fur lequel nous attendons de grands éclairciilemens de la favante plume du fameux Bentley • & je n"y réfléchis jamais, fans m'étonner, qu'au- cun Moderne jpour faire valoir la prodi- gieufe fupériorite de notre fiécle, n'ait pas en trepris de renfeiTner , dans qu elque "^tulTulk-fve de pQchc . un Syileme géné- ral de tout ce qu'il Ï2i\it J avoir ^ aoirey.
(^
* Certains Partifans des Modernes. Fonteneîïe y. par exemple , prétend que nous fommes les An^- cicns. Je ne fais pas trop s'il a tort.
DU TONNEAU. lyr
13 'fzeîîre en pratique. Je dois avouer pourtant, que j'en ai vu une légère idée, dans récrit d un grand Philofophe du Brezil Oriental , qu'on a trouvé parmi Tes papiers après la mort. C eft une eipece de Recepte , que la tendreiTe que je mie fens pour les Savans Modernes, me porte a leur communiquer, afin d'ani- mer quelqu'un dentreux à la m.ettre en œuvre, & à rafiner furies ufages qu'on en peut tirer.
Prenez de belles Editions^ bien reliées en i;eau , ayant leur titres au dos en lettres d^or^ (y contenant toutes fortes de matiè- res ^ en toutes fortes de langue s \ faites les fondre enfembie an Bain Marie : infufez y une doze fuffi f ante de la ^uintejjh:ce de Pavots , avec Pinte d'eau de Le thé , qu'on peut trouver chez tous les ylpoticai- res : otez en foigneuj entent le Caput m or-- tuum , {jf laifjez évaporer tout ce qjÎ'ïI y a de vciatîi.
Vous n^en garderez que le premier ex- trait , que vous difiik; ez de nouveau di^- fept fois , jujquà ce que le refte ne mon- tera qu^a aemi-chopiyhc. Vous le conferve- rez^ dans une bouteille hermétiquement fer- mée ^ perulaht vingt (y un jours. Apres G 4 c^iay
isz L E C O NT E
cda^ I'ous parjez co?nmencer lotre Traité Univerfel , en prenant tous les matins à jeun trois goûtes de cet Elixir. Notez qu'il faut pre?72ierement bien Jccouer la bouteille^ ^ prendre îefdiîes trois goûtes par le nez. Elles fe dilateront par toute 'votre cer'velk^ fi 'vous en avez^ en qua- torze 'minutes de tcms \ £5^5 tout d'un coup^ l'DUS aurez rimagination remplie d'ex- traits.^ defcmmaires^ d' abrégez^ de recueils^ de Médaille, Excerpta, Florilegiaj&c. tous dilpofez dans l'ordre nécelTaire, & prêts à s'arranger fur le papier.
Je fais obligé de convenir, que c'eft par le fecours de ce fecrèt, que, malgré mon incapacité naturelle, je me fuis ha- fardé à entreprendre ce préfent Ouvra- ge, qu'on peut apeller réellement la Moelle de toutes les ConnoilTances ima- ginables.
Ce hardi delTein n ajamais été formé, que je fâche , avant moi , fi-non par ua certain Homère , dans lequel , quoi qu'il eut quelque talens, & que fon ge- nie fut paffabie pour un Ancien, j'ai découvert quantité de fautes groiîleres., qu'on ne fauroit pardonner à fes cendres fi elles exiltent encore. On
nous
DU TONNEAU. i;;
nous aillire que fon Ouvrage a été defliné h faire un corps complet de SciencQS divines çj hwuiaines , politiques (^ mechaniques ^-mais, il ell évident,qu'il y a des fujcts qu'il a négligez entière- ment, & d'autres qu'il n'a touché qu'en paÛant. Premièrement , il faut avouer, que, pour un aufïï grand CahaVfie qu'on prétend qu'il a été , ce qu'il nous dit du grayid œuvre ell pauvre & défec- tueux. On diroit qu'il n'a lu que fu- perficiellementtout ce qu'on trouve là- delTus dans Sendi-vogus^ dans Behnmi^ ôc dans V jintropofopbia T'hcomagica §. D'ailleurs, il fe trompe fur la Sphère Py- roplafiique^ d'une manière fi impardon- nable, que (le Lecleur me permettra bien une cenfure 11 févére ) vix credereni Author eni hune unquam audivijje ignis vocera.
Ses meprifes ne font pas moins lour- des à l'égard de plulieurs parties des Mechaniques j car,aïant lu les Ouvra- G f ges
* L'Auteur, quoique Partifân zelc des Anciens, ne laifTe pas de turlupiner vivement la pré- tention ridicule de fes Collègues , qui prétendent tout trouver dans Homère.
$ Auteurs, qui ont écrit des Rêveries fur Is Pierre Philofopiule.
1/4 LE CONTE
ges, avec toute l'attention ufitce par- mi mes illuilres contemporains, je n'y ai rien trouvé du tout fur la itruélure de cet inftrument utile qu'on apelle un B'inet'^ &, fans les lumières des Moder- nes , nous ferions encore dans de pro- fondes ténèbres à cet égard.
Mais, voici une négligence tout au- trement importante. Cet Auteur il van- té n'a pas dit un mot touchant les Loin Co'mmunes de ce Roïaume, non plus que fiir la Dcëfrine i^ fur le Ceremoniel de rEgUfe Anglicane : omifiion pour la- quelle, & Homère, & tous les autres Anciens, font cenfurez avec beaucoup de jullice , par mon grand & ilJullre ami M. Wotton, Bachelier en Théologie,- dans fon Traité incomparable fur !'£- rudiîion ancienne l^ modey-yie. C'efl un Livre , qu'on ne fauroit jamais affez eili- mer, de quelque côté qu'on le confi- dere. Ses tours d'efprit ingénieux , fes découvertes lliblimes fur les mouches & fur laffiive, l'éloquence labcrieufe de fon ilile, tout en ell merveilleux. Et Je ne faurois m'empécher de témoigner ici publiquement ma reconnoilfance à r Auteur 5 pour les fecours que j'ai tiré
dc-
DU TONNEAU, iff
de cette Pièce fans pareille , encompo- fant le préfent Traité.
Il eil aifé de découvrir plufieiirs au-» très négligences dans les Oeuvres du fa-- meux Hoïncre-. mais, je croi qu'il n'en doit pas être auiïï reiponfable , que du refte;, parce que, depuis fonfiecle, cha- que branche des Sciences s'efl étendue d'une manière très-coniiderable , parti- culièrement dans ces trois dernières années. Ce qui fait voir évidemment, qu'il n'a pas pu pénétrer auiïï avanc dans nos découvertes modernes , que fes Partiians le prétendent.
Nous le reconnoilTons avec plaifir pour l'Inventeur de la boufTole , de h poudre à Canon, & de la circulation du fang y mais , je défie tous fes Adora- teurs de me faire voir dans tous fes Ou-- vrages un détail exaél de la Ram, Nous- dit-il feulement un mot touchant les^ Charlaîanerles Politiques ; & y a-t-ii rien' de plus défeélueux, & de moins fatis- faifant, que fa grande Diflertation fur' le 7'hé'i Pour ce qui regarde fi metho-- de de faliver fans Mercure , je puis in-- former le public, que j'ai appris à mes" propres dépens, qu'il ntiï pas bon- de- s'y fier,
G 6' Gq
JS6 LE CONTE
Ce n'a été que pour fuppléer à des défe6luolitez fi importantes , que j'ai mis la main à la plume, après en avoir été longtems follicité ^ & j'ôfe afTeu- rer le Le6leur judicieux , qu'il trouve- ra ici tout ce qui peut être de la moin- dre utilité , dans toutes les circonflances de la vie. Je fuisperfuadé d'avoir épui- fé & renfermé dans mon Ouvrage tout ce qui peut être contenu dans l'efpace immenfe de l'imagination humaine. Je recommande fur-tout h la méditation des Savans certaines découvertes de ma façon , auxquelles mes PrédecelTeurs n ont pasfongé feulement: telle eil en- tr'autres mon nouveau fecours pour la teinture du fa'voîr , ou Varî de devenir profondément [avant , par une Le6lure fu- p}erficielle\ une invention curieufe concer^ nant les fouricieres ; une règle univerfelle deraifonnement^ autremeut intitulée ^ cha^ que hornme [on propre Ecuier tranchant ; tme Machine utile pour prendre les hi- houy.\ &plu(ieurs autres que leLefteur curieux verra expofées au large dans les diflferentes parties de ce Livre.
Je me crois obligé d'aider le public , autant qu il m'eit pofTible , à fentir tou- tes les beautez de ce que j'écris , parce
que
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que c'ell-Ià la coutume des plus fameux Ecrivains de cet âge poli & favant , quand ils veulent corriger le mauvais naturel à\i Lecteur Critique^ ou remé- dier à l'ignorance du Lecteur Bene^-jole. D'ailleurs, on a rendu publiques depuis peu plufieurs pièces en vers & enprofe, dans lefquelles , fi les Auteurs , poufTez par la charité qu'on doit au public , ne nous avoient pas donné un détail exacl du merveilleux qu'elles contenoient, il y a à parier milles contre un , que nous n'en aurions pas apperçu un feul grain. J'avoue que tout ce que je viens de dire, conformément à cette mxode, au- roit paru dans une Préface avec beau- coup plus de bienfeance: mais, je trou- ve apropos de me mettre ici en pofTef- lion du privilege attaché au bonheur d'écrire , après tous les autres j &, com- me le plus moderne entre les modernes, je me fers du pouvoir defpotique, que cette qualité me donne fur tous les Au- teurs mes devanciers. Autorifé par ce titre, je declare, que je defaprouve cette coutume pernicieufe de détailler dans une Préface tous Iqs matériaux qui doi- vent compofer fOuvrage qui le fuit. J'y trouve la même extravagance , qu'il y a G 7 dans
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dans la conduite de ceux, qui vont pro- mener, dans les Foires, des monflres& des animaux étrangers , &: qui placent au-deiîus de leur porte un grand ta- bleau de ce qu'ils ont à nous montrer, avec une ample & éloquente defcription de toutes fes proprietez. J'avoue que cet ufage m'a fauve mainte pièce de deux fols. Il fatisfait m.acurioiité, au lieu de l'exciter d'avantage ^ & je re- fifle fans peine à la Rhétorique preiTan- te de l'Orateur, quand il m'attaqueroit par ce trait pathétique : fur ma parole y Monfieur^ nous allons cûmmcnccr dans le viomeîit.
Voilà précifement laDellinée de nos Prefaces , Eptres , Inîroducllons , Dé- dicaces^ Avert iffe-mens aux Licteurs , Dlf- cours prélhriimires , tf autres Avant-cou- reurs des Livres. C'étoit d'abord un expédient admirable 3 & notre grand Dryden en a nré tout le fervice pofïï- ble. Il m'a dit fbuvent en confidence , que les hommes ne l'auroient jamais foupçonné d'être un Poète du premier" ordre, s'il ne le leur avoir pas fi fou- vent apris dans fes Préfaces , qu'il leur étoit impoiFible d'en douter , ou- de l'oiiblier»
DU TONNEAU. lyp
Je n'ai garde de lui donner un dé- mentir là-delTus^ mais, je crains bien , qu'à force de fe fer vir de cet expédient, il n'ait rendu à la fin les Lecteurs plus habiles , qu'il ne le fouhaitoit. Ils ont été fi fouvent les Dupes de ces grands- préparatiis , qu'il eil douloureux de voir à prefent , avec quel air dédaigneux on faute , commue (ï c'étoit autant de Latin , les cinquante ou foixante pages , qui font à peu près l'étendue moderne d'une Préface, ou d'une Epitre Dedi- catoire.